Pour en finir avec la précarité dans l’Enseignement supérieur et la Recherche

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Pour en finir avec la précarité dans l’Enseignement supérieur et la Recherche

Nous publions ci-dessous les résultats d’une enquête, menée en 2018 en France, sur les conditions de travail et de vie des précaires de l’ESR.
Ces résultats sont aussi édifiants que révoltants, intolérables ! Mais il faut aussi lire avec attention, en fin de billet, les 10 revendications portées par le collectif qui a mené l’enquête. Ces revendications sont autant de propositions alternatives au “tout marché” de l’ESR, auxquelles l’Internationale des Savoirs pour Tous apporte évidemment son plus fervent soutien.

La Rédaction du blog

INVENTAIRE DE LA PRECARITE
des enseignant·es et chercheur·es
dans l’enseignement supérieur et la recherche

Désengagement de l’État, autonomie budgétaire des universités, financement de la recherche sur projet… Quelles conséquences pour les doctorant·es et les docteur·es sans poste ? Le Collectif des travailleur·es précaires de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (ESR) fait l’inventaire de la précarité des enseignant·es et chercheur·es.

Quelles étaient les conditions d’emploi et de travail des doctorant·es et des docteur·es sans poste en 2018 ? Quelles sont les conséquences de la précarité sur la qualité de vie et la santé des personnels ? Les résultats de cet inventaire sont alarmants.

1021 réponses ont été recueillies via internet entre le 9 janvier et le 15 juin 2018. L’annonce de ce questionnaire avait été diffusée sur des listes professionnelles et syndicales. Les réponses proviennent de toute la France. Elles concernent principalement les sciences humaines et sociales et, secondairement, le droit et les sciences naturelles. Chaque réponse correspond à un emploi occupé sur la période 2014‐2018. Une même personne a pu signaler plusieurs emplois.

Le questionnaire comprenait 4 sections : caractéristiques de l'emploi, caractéristiques de l'employeur, conditions de travail et expériences de la précarité.

Les emplois signalés sont majoritairement des vacations d'enseignement (31 %), des contrats à durée déterminée (CDD) de recherche (27 %), des contrats doctoraux (16 %), des postes d’attaché temporaire d’enseignement et de recherche (ATER) (15 %) et des contrats d’enseignement qui ne sont plus encadrés au niveau national depuis la loi LRU de 2007 (7%).

Cet inventaire intervient dans un contexte de financement de la recherche par projet. Les principaux financeurs des contrats de recherche signalés sont l'Agence Nationale de la Recherche (29 %), l'Union Européenne (14 %), les établissements publics hors recherche (8 %), les universités, les ministères, les collectivités territoriales et les laboratoires de recherche (7 % chacun).

Un accès difficile à l'emploi, même lorsqu'il est précaire

Pour près de la moitié des emplois signalés, l’offre d’emploi n’a pas fait l’objet d’une diffusion publique. Les personnes ont alors pris connaissance de l’offre par le « bouche à oreille » (35 %) ou en étant directement contactées par l’employeur (11 %).

L’accès à l’emploi est particulièrement difficile pour les docteur·es sans poste qui ne remplissent plus les critères d’âge maximum pour les contrats postdoctoraux. Ils/elles doivent aussi justifier d’un emploi principal pour accéder aux vacations d’enseignement (imposé par la loi dans la fonction publique). Par ailleurs de plus en plus d’établissements imposent le statut d’auto- ‐entrepreneur en lieu et place d’un véritable contrat de travail.

Des fiches de postes incomplètes voire absentes

Une fiche de poste doit mentionner la durée du contrat, sa date de début, la rémunération et les missions. Celle- ‐ci est nécessaire à la bonne information des candidat·es sur l’emploi auquel ils et elles postulent. Or la moitié (46 %) des offres d’emploi recensées n’a pas fait l’objet d’une fiche de poste. Ce chiffre est particulièrement élevé pour les vacations d’enseignement (75 %) alors même que les missions confiées aux vacataires varient fortement d’une faculté à l’autre.

 

L’offre d'emploi a-t-elle fait l’objet d'une fiche de poste ?
  Oui Non NSP Total
Vacataire enseignement 6,1 74,8 19,1 100,0
Enseignant-e contractuel-le 44,3 44,3 11,4 100,0
Doctorant·e contractuel·le 22,6 48,2 29,3 100,0
Contractuel.le recherche 57,0 30,0 13,0 100,0
ATER 70,9 17,9 11,3 100,0
Vacation administrative 50,0 42,9 7,1 100,0

Champ : les 1021 emplois signalés dans le cadre de l’inventaire.
Source : Collectif des travailleur.es précaires de l'ESR, 2018.

Un emploi, plusieurs contrats

Seule la moitié des emplois signalés (52 %) ont fait l’objet d’un seul contrat. Les autres ont soit fait l’objet d’aucun contrat (8 %) soit d’au moins deux CDD (40 %). La moyenne pour un emploi de contractuel·le de recherche est de signer deux CDD. Un quart des emplois de contractuel·le de recherche signalés ont fait l’objet de trois CDD.

« Pour un postdoc de 12 mois, on m’a fait signer 4 contrats de 3 mois. »

Des salaires rabotés

Pour un même type de CDD, on observe de grandes disparités de rémunération d’un établissement à l’autre. S’agissant des contrats d’enseignant·e « LRU » (aussi appelés postes de « MCF contractuel·le »), les rémunérations pour les titulaires d’un doctorat varient de 820 à 1980 € pour 192 heures/an et de 1460 à 1980 € pour 384 heures/an. Concernant les contrats de recherche, la rémunération peut varier de 1500 à 2800 €.

Le rabotage de salaire touche aussi des contrats qui sont pourtant encadrés au niveau national. Les missions d’ensei- gnement dans le cadre du contrat doctoral sont remplacées par des vacations, moins rémunératrices, n’ouvrant pas de droits au chômage et sans cotisation pour la retraite. Les postes d’ATER de 12 mois sont réduits à 10, 8 ou 6 mois, ce qui réduit surtout le temps pour la recherche et les congés.

Il existe donc une marge de négociation du salaire et du temps de travail. Pour 14 % des contrats de recherche et 12 % des contrats d’enseignement le salaire a fait l’objet d’une négociation à la hausse avec l’employeur.

« On m’a mis la pression quand j’ai essayé de négocier mon salaire. On m’a fait comprendre que si les conditions ne me convenaient pas, on trouverait facilement quelqu’un d'autre. »

Lutter pour être payé·e

La rémunération des vacataires d’en- seignement nécessite de longs échanges avec des administrations elles- ‐mêmes précarisées. Les vacataires apprennent parfois en cours de semestre qu’ils/elles ne remplissent pas les critères pour être payé·es. En l’absence de mensualisation, la paye est souvent perçue plusieurs mois après le travail effectué. Cela génère des problèmes lors de l’actualisation mensuelle des heures travaillées auprès du Pôle Emploi et peut bloquer le versement des allocations.

« Les vacataires sont des bouche- ‐trous. On me sollicite chaque année deux semaines avant le début du semestre pour assurer un nouveau cours. On me fait comprendre que je ne suis pas en position de refuser si je veux continuer à avoir des heures. »

La pression des titulaires

Les enseignant·es- ‐chercheur·es titulaires se montrent parfois abusifs dans leurs pratiques d’encadrement des non- titulaires. Un quart des contractuel·les de recherche (24 %) et un tiers des vacataires d’enseignement (30 %) ont effectué durant leur mission des tâches qui n’étaient pas initialement prévues : heures supplémen- taires non- ‐rémunérées, surveillance d’examens, correction de copies, suivi de mémoires etc. Ces « extras » sont souvent présentés comme étant « bons pour le CV », alors qu’ils sont la condition renouvellement de contrat.

« Je suis vacataire d’enseignement et, selon mes calculs, ma rémunération est de 3 euros de l'heure réellement travaillée. Les photocopies sont à mes frais. Cerise sur le gâteau : je dois surveiller un amphi d'examen sans rémunération supplémentaire. Curieux quand on est soi- ‐disant payé à l'heure de présence ! »

Mettre de l’argent de sa poche

Un contrat sur deux implique des avances de frais. Un contrat sur trois implique des frais non pris en charge : titres de transport, outils de travail, dépenses liées à l’activité de recherche, etc.

Des infrastructures défaillantes

Souvent les enseignant·es et chercheur·es non- ‐titulaires n’ont pas accès à des infrastructures pourtant essentielles au bon exercice de leurs missions : les codes et les badges pour accéder aux locaux et aux salles de cours, une adresse e- ‐mail professionnelle, les cartes de bibliothèque et de cantine, un bureau pour travailler, un casier pour entreposer des copies, une photocopieuse pour préparer les supports de cours, un accès au parking ou aux installations sportives de l’établissement. À ces problèmes s’ajoutent les problèmes structurels de l’université : pannes de chauffage, insalubrité des locaux, pénurie de salles, matériel informatique défaillant...

L’élitisme ne protège pas de la précarité

La réduction des budgets de l’ESR ne suffit pas à expliquer la précarité. Les établissements les mieux dotés sont parfois ceux qui ont les pires pratiques en tant qu’employeurs. Plus de la moitié (53 %) des contrats conclus en tant qu’auto- entrepreneurs le sont au sein de « Grandes Écoles » de commerce ou d’ingénieur. Le non- ‐respect des conditions de rémunération initialement annoncées y est aussi plus courant dans les Grandes Écoles : 18 % contre 13 % à l’université et 10 % dans les Établissements publics à caractère scientifiques et technologique (EPST) type CNRS ou Inserm.

« Après 10 ans en tant qu’enseignante de langue dans une grande école, je n'ai jamais signé de contrat ni reçu de bulletin de paye ; je suis obligée de maintenir un statut d'auto- entrepreneure ; et je suis payée avec 2 mois de retard par rapport au travail effectué. »

Cumuler les emplois précaires

Les enseignant·es et chercheur·es non- titulaires complètent souvent leur emploi dans l’ESR par d’autres emplois précaires dans d’autres secteurs, comme les associations, les institutions culturel- les (gardien·ne de musée), l’éducation na- tionale (assistant·e d’éducation), les entre- prises (manutention, nettoyage) ou l’auto- entreprise (cours particuliers, travail du sexe).

Une vie en surmenage

Ces conditions d’emploi et de travail affectent la qualité de vie des personnels :

  • Déménagements fréquents
  • Temps de transport importants
  • Manque de temps pour soi et pour ses proches
  • Absence de protection sociale (ex : les vacations n’ouvrent pas de droit au chômage et à la retraite)
  • Instabilité, énervement, découragement

« Le surmenage est encouragé, c'est une règle tacite. On te dit de ne pas compter tes heures. Cela m'a mené à un épuisement physique et psychologique proche du burn- ‐out, dès ma deuxième année de thèse. »

Souffrir de problèmes de santé

En lien avec ces situations, les problèmes de santé les plus fréquemment cités sont :

  • Anxiété, fatigue chronique
  • Baisse de l’estime de soi
  • Détresse, solitude
  • Vertiges, baisses de tension
  • Dépendances (tabac, alcool, médicaments)
  • Maux de dos (blocages, contractures, lumbagos, névralgies)
  • Burn-out

« La précarité use mentalement et physiquement. Une partie de l'esprit est en permanence préoccupée par le devenir professionnel. »

S’endetter auprès de ses proches

La précarité conduit enfin à l’endettement. 46 % des répondant·es ont emprunté de l’argent au cours des quatre dernières années. Parmi elles et eux, 86 % ont emprunté de l’argent à des membres de leur famille (conjoint·es, parents, grands- parents, sœurs, frères, etc.), 16 % à la banque et 2 % à des services sociaux (fonds d’urgence des établissements, assurance maladie, assistance sociale).

« J'en ai marre d'être une petite junior à vie, à trente ans passés et après dix ans d'études ! »

Que faire contre la précarité ?

Nous interpellons la Ministre de l’ESR, les présidences d’établissement et les collègues enseignant·es et chercheur·es titulaires sur la base de la plateforme de revendications que nous avons adoptée le 29 mai 2016 lors de nos premières Rencontres Nationales :

1. Titularisation de tous les personnels travaillant sur des fonctions pérennes.

2. Création massive et financement public de contrats doctoraux et de postes d’enseignant·e- ‐chercheur·e titulaires.

3. Audit public sur l’état de la précarité dans l’ESR.

4. Mensualisation du paiement des vacations et respect du droit du travail.

5. Fin du travail gratuit et rémunération de tout travail effectué dans l’ESR.

6. Exonération des frais d’inscription pour tou·tes les doctorant·es en tant que travailleur·es de l’université.

7. Transparence dans l’attribution des postes et des financements.

8. Allongement de la durée de rattachement des docteur·es sans poste à leur laboratoire, avec accès aux locaux et aux financements au même titre que les titulaires.

9. Abrogation des critères de nationalité dans l’accès aux études, aux financements et aux postes.

10. Plan national de lutte contre les discriminations sexistes et racistes dans l’ESR.

https://precairesesr.fr
inventaire@precairesesr.fr

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Ciencia para la gente o para el lucro ?

 

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Ciencia para la gente o para el lucro ?

La propuesta de una nueva ley de ciencia y tecnología presentada por la senadora Ana Lilia Rivera ha causado revuelo mediático, la cual, sin embargo, está lejos de tocar el verdadero fondo de la controversia: durante casi dos décadas el sistema público de ciencia y tecnología en México ha sido modelado para convertirse en una fuente de jugosos subsidios para enormes empresas trasnacionales y nacionales, que sólo ha abonado a sus ganancias privadas sin dejar nada al país.

Los que más airadamente opinan en este debate mediático son quienes han construido y defienden ese statu quo, un sistema de ciencia y tecnología drenado por el huachicoleo científico legalizado, con líneas de trabajo que favorecen a las élites y que no responden a las necesidades de la mayoría de la población.

No sólo se han entregado enormes cantidades de dinero a grandes empresas sin casi ninguna contraprestación. El sistema también cobijó el desarrollo de actividades nocivas y contaminantes de esas compañías en varios rubros industriales.

Un ejemplo de ese sistema perverso lo vemos con los subsidios del Programa de Estímulos a la Innovación (PEI) del Conacyt y las acciones complementarias de la Comisión Intersecretarial de Bioseguridad y Organismos Genéticamente Modificados (Cibiogem)

Como reporté anteriormente, de 2009 a 2017 el PEI entregó a las mayores trasnacionales globales de transgénicos, Monsanto, PHI México (propiedad de DuPont), Dow y Bayer, cerca de 50 millones de pesos para sus investigaciones sobre maíz y agrotóxicos. Al mismo tiempo, la Cibiogem, con Sol Ortiz como secretaria ejecutiva, autorizó a las mismas empresas decenas de experimentos de campo con maíz transgénico en varios estados del país, así como cientos de miles de hectáreas de plantación de algodón y soya transgénica, con graves impactos ambientales y sociales. Todo ello contra las opiniones mayoritarias vertidas en consultas públicas y pese a que en muchos casos hubo dictámenes negativos de otras instituciones oficiales (Conabio, Conanp, Inecc). Paralelamente, el PEI entregó más de un millón de pesos a Dow para evaluar sus primeros eventos biotecnológicos, costo que las empresas deben asumir como parte de los requerimientos legales de bioseguridad. En todo el mundo es problema que sean las propias empresas interesadas las que evalúan los cultivos transgénicos que solicitan liberar. A este cuestionamiento responden argumentando que así la evaluación no se paga con fondos públicos. Salvo en México, donde se les entrega dinero público para eso mismo mediante otro brazo del sector de ciencia y tecnología.

La modificación de las leyes y normativas en ciencia y tecnología en los tres sexenios pasados ha estado mayoritariamente centrada en favorecer a las empresas, por lo que, aunque muchas de esas acciones sean legales, de ninguna manera son legítimas. Estos cambios se han acompañado además de la proliferación de nuevas instituciones y oficinas sobre ciencia y tecnología adjuntas a la Presidencia y estados, que duplicaron innecesariamente las tareas asignadas al Conacyt pero han sido canales para lograr aún más influencia de proyectos e intereses particulares. Por ello, la iniciativa de ley plantea terminar con algunas de estas instancias.

Otro aspecto clave ha sido el simulacro de consulta sobre estas modificaciones y políticas. La participación plural y efectiva de toda la comunidad científica se sustituyó por la integración al sistema de la asociación civil Foro Consultivo de Científico y Tecnológico (FCCyT). Aunque esta organización nominalmente agrupa a la dirección de importantes instituciones de investigación y educación nacionales –no así a toda la comunidad de esas instituciones–, también integran su directiva cuatro grandes asociaciones industriales: la Confederación de Cámaras Industriales (Concamin), el Consejo Nacional Agropecuario (CNA), la Confederación Patronal de la República Mexicana (Coparmex) y la Cámara Nacional de la Industria de Transformación (Canacintra), en las cuales son miembros las empresas beneficiadas por el sistema de apoyos y subsidios en ciencia y tecnología. Como resultado, el FCCyT ha sido el principal órgano de cabildeo de los interesesempresariales y de investigación elitista en las políticas públicas. La iniciativa de ley plantea abrir las consultas a más sectores científicos y sociales que antes no podían expresarse.

En efecto, el mecanismo actual no sólo sustituyó la participación real de gran parte de la comunidad científica, sino también obvió que el resto de la población del país tiene derecho a participar en la definición de políticas públicas sobre ciencia y tecnología y su orientación, especialmente las comunidades que serán potencialmente afectadas. Por todo ello es fundamental que sean éstos quienes ahora conozcan y participen en la discusión de una nueva ley de ciencia y tecnología que ciertamente tiene aspectos a debatir. No son los que crearon y se han beneficiado del sistema perverso los que propondrán su cambio.

 

Silvia Ribeiro es investigadora del Grupo ETC

Primeras publicaciones en:

https://www.jornada.com.mx/2019/03/30/opinion/018a1eco
30 de marzo de 2019.

http://www.biodiversidadla.org/Documentos/Ciencia-para-la-gente-o-para-el-lucro
1 abril 2019.

Chercheur tu veux être, MacGyver tu seras !

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Chercheur tu veux être, MacGyver tu seras !

À l’approche de notre premier congrès à Marseille, les 22 et 23 novembre prochains, nous publions ci-dessous un article de Laure Ferrand qui, à travers le récit de sa propre expérience à l’Université de Tours, rejoint en conclusion le sujet de nos futures rencontres phocéennes : comment penser et construire une société du partage des savoirs, de tous, par tous et pour tous ?

La Rédaction du blog

Ah l’université ! Le lieu du savoir, de la transmission des connaissances, de la recherche, de la découverte et de personnels bien traités et rémunérés, voilà l’image du sens commun, celle que beaucoup de gens ont de cette institution. Or, il n’en est rien. Comme tous les milieux de travail et de vie aujourd’hui, elle est bien sûr touchée et concernée par les politiques destructrices du néolibéralisme, entre austérité et précarité, soumission à la concurrence et à la logique de marché, mise en concurrence de tous contre tous et considération de tous, étudiants comme enseignants-chercheurs, comme des consommateurs de cours pour les uns ou des marathoniens et sprinteurs à la course à l’excellence pour les autres.

Pour établir ce constat, je voudrais vous parler de ma propre expérience à l’université. Un peu de socioanalyse comme on appelle ça, ça ne fait pas de mal et puis finalement ce que l’on vit est toujours le reflet, l’expression de quelque chose de plus vaste, qui concerne la société dans son ensemble.

Je voudrais décrire une scène. Une scène qui se déroule à l’université de Tours. Une salle de cours au troisième étage des Tanneurs, une scène réunissant une trentaine d’étudiants en première année de sociologie et d’une professeure qui doit leur enseigner ce qu’est la sociologie et comment on en fait. Dans cette première description du décor, rien que du banal, mais si on creuse et qu’on s’intéresse aux uns et aux autres des protagonistes, la destruction de l’université s’y exprime avec force et même violence, parfois.

Les étudiants d’abord. Être étudiant à la fac n’est pas une aventure de tout repos. En première année, sur l’effectif de départ, généralement entre 35 et 40 étudiants par classe, n’en restera que la moitié. Un écrémage long et silencieux qui se fait tout au long de l’année. Derrière tout ça, ce sont des pénuries de bourse, des étudiants qui travaillent à côté de leurs études, une dégradation des conditions d’étude (ah oui, je ne vous ai pas dit à propos du décor, mais dans cette salle de cours, il fait froid, il y a peu de chauffage l’hiver), des universités surchargées qui deviennent en quelque sorte des voies de garage, des étudiants qui sont là parce qu’ils ne savaient pas quoi faire d’autre (comme ils disent), qu’ils ont mal été orientés, qu’ils voulaient faire autre chose. Bien sûr, il y aura ceux qui s’accrochent, qui se découvrent même une âme d’apprentis sociologues, mais pour combien de temps, et surtout combien sur tous ces étudiants ?

Et puis, il y a les effets de Parcoursup ! Bien sûr, APB n’était pas la panacée mais là on atteint des sommets. Valentine, 17 ans, est très discrète en cours. Toujours bien coiffée et maquillée, elle est toujours là, ne fait pas de bruit, pianote sur son téléphone et me regarde de temps en temps. Un jour, nous avons ensemble une longue discussion. Je lui demande ce qu’elle pense de la sociologie, de l’université, de son avenir professionnel et voici sa réponse exprimant la violence sociale et le mépris de classe dans lequel les jeunes se retrouvent plongés. Elle me dit qu’elle déteste la sociologie, qu’elle ne voulait pas faire cela et que c’était son dernier vœu sur Parcoursup. Elle, elle veut faire une école de publicité mais elle n’a pas pu y avoir accès. Alors, en accord avec sa mère, elles décident toutes deux de déjouer les pièges de Parcoursup et d’inscrire Valentine dans une école privée de publicité qui ne figure pas dans Parcoursup, comme cela elle ne risque pas d’être refoulée et de se retrouver dans cette satanée voie de garage. Elle vient d’un milieu modeste Valentine, mais bon, 7000 euros l’année d’école, c’est un sacrifice, elle fera un prêt à la banque. Aussi, l’école est à Paris là où les loyers sont hors de prix. Mais là aussi pas de souci, elle fera appel à une association mettant en relation les étudiants qui habiteront en colocation. Depuis, bien sûr, avec la fin de l’année, j’ai perdu Valentine de vue. Que devient-elle ? Que fait-elle ? A-t-elle intégré son école ? Y est-elle heureuse ?

Je dois le dire, ces situations qui se répètent d’année en année sont alarmantes et révoltantes. Car voici bien l’effet pervers de Parcoursup : tous les relégués du système scolaire, ceux qui viennent d’un milieu populaire, ceux qui n’ont pas d’argent, ceux qui ne maîtrisent pas les codes scolaires, ceux qui n’ont pas de stratégie préétablie finissent soit sans diplôme soit basculent vers le privé en contractant des dettes. Pas magnifique ça ?! Tu commences ta vie d’adulte avec la privatisation de la formation et de l’enseignement et en prime un petit prêt à la banque que tu mettras des années à rembourser.

Ensuite, il y a moi, la prof. Celle qui prise par la vocation de la sociologie avait décidé de pousser ses études jusqu’au bout et de devenir prof de fac. Des années de galère durant mon Doctorat. J’accumulais les petits boulots, je donnais des cours à la fac et à droite à gauche pour financer mes études. J’ai fait partie de cette armée des prolétaires du savoir, ces 50% des précaires de l’université qui composent aujourd’hui le monde de l’enseignement supérieur et de la recherche. Ces 50% qui gagnent deux francs et six sous, qui ne comptent pas leurs heures pour peut-être un jour devenir titulaire. Comme toutes ces petites mains qu’on appelle enseignant vacataire, chargé de cours, technicien de recherche, je trimais. 200 heures de cours sur l’année (donc plus qu’un enseignant titulaire), j’étais rémunérée 650 euros par mois. À cela ajoutons la course à l’excellence : publications, colloques, dossiers de candidatures à des postes (en sociologie, il y a un poste pour 300 candidatures). Bien sûr, tout cela n’invite pas à la solidarité et au partage entre pairs, mais plutôt à la compétition féroce, à la survalorisation de l’ego universitaire (d’ailleurs, ceux qui veulent devenir des profs de fac doivent écrire leur « ego histoire », ça en dit long sur l’état de l’identité collective de l’université et aussi sur ses capacités à se mobiliser). À cela, ajoutons de plus la logique de soumission aux appels à projet qui réduisent les chercheurs à des taches administratives qui prennent de plus en plus de temps sur l’activité première.

Cette situation de précarité a duré plusieurs années, 8 ans au total. Le tournant a été 2014, avec la mobilisation de précaires de l’université aux Tanneurs. Avec des copains, on avait décidé de faire grève pour dénoncer nos conditions matérielles de travail : payés tous les six mois, sans bureau, sans statut, sans cotisation chômage et retraite, tout ça pour les beaux yeux d’une institution qui exploite, « s’autonomise » au profit de quelques pôles d’excellence et au détriment de tous les autres.

Aujourd’hui, j’exerce mon métier de sociologue non pas à l’université mais dans une association qui dispose d’un petit laboratoire de recherche. Mais la logique est la même : appels d’offre, évaluation, restriction budgétaire, accumulation des démarches administratives. Bref, chercheur tu veux être, McGyver tu seras.

Alors, pour mettre fin au tout à l’ego des universitaires et au système clientéliste qui organise les recrutements, aux logiques de marché qui privatisent l’enseignement supérieur et la recherche, aux étudiants qui deviennent des ressources humaines, aux enseignants-chercheurs qui doivent aller toujours plus vite dans une logique de concurrence, aux précaires qui assurent la majorité des cours dans les universités, à la bureaucratie qui mange le cœur des métiers liés à la recherche, aux connaissances qui se marchandisent dans ce que l’on appelle le capitalisme de la connaissance, il est indispensable de revoir de fond en comble cette institution, qu’elle cesse de devenir une succursale du MEDEF et de Pôle Emploi, formant tour à tour les nouveaux employables de demain et les futurs chômeurs. Le savoir est une arme, ne le laissons pas aux mains des financiers, des bureaucrates et technocrates en tout genre. Soyons libres des forces de l’argent, de la concurrence, du capitalisme forcené qui exploite et aliène. Permettons à tous d’étudier dans des conditions correctes, donnons un vrai statut aux précaires et par là leur dignité, œuvrons pour que l’enseignement supérieur et la recherche soient un véritable service public au service de l’intérêt général. Car le savoir, comme l’eau, l’air, les transports, etc., est aussi un bien commun.

« Paie ta science ! », une conférence gesticulée

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Membre de l’Internationale des Savoirs pour Tous, Alexandre Hippert a créé une conférence gesticulée sur les rapports entre marchandisation du savoir et sacralisation de la science. On en trouvera ci-dessous le texte de présentation et la vidéo déjà en ligne via l’Université populaire du pays viennois, située dans le département de l’Isère. Un grand merci à lui pour cette conférence tout à fait en écho avec la critique et les idéaux de notre Internationale. Il sera d’ailleurs présent à Marseille, lors de notre congrès des 22 et 23 novembre prochains.

La Rédaction du blog

À travers une conférence gesticulée intitulée Paie ta science !, Alexandre Hippert, doctorant en laboratoire de traitement de l’information, propose d’explorer notre rapport au progrès et à la connaissance scientifique. En puisant dans sa jeune expérience de l’enseignement supérieur et la recherche, naviguant entre découvertes scientifiques révolutionnaires, émancipation politique et anecdotes amoureuses, Alexandre nous invite à la réflexion sur la place du chercheur et du citoyen dans notre société. Une des idées est de déconstruire le « mythe » du savant et la perception du progrès scientifique dans l’imaginaire collectif et de dénoncer son instrumentalisation par l’industriel et le politique. Comment se fait-il qu’un pan entier de la connaissance financé par des fonds publics soit aujourd’hui marchandisé par certains acteurs de l’édition scientifique ? Par quels moyens ? À travers son parcours et ses déceptions successives, Alexandre nous propose d’imaginer une société où le savoir circulerait librement et ouvertement, où le citoyen serait l’acteur des décisions concernant l’utilité publique des innovations techno-scientifiques, une société où la barrière entre savant et citoyen n’existerait plus.