Qui gouverne la science ? Langage et acteurs des politiques de la recherche et de l’enseignement supérieur en France

 

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Nous republions ci-dessous l’entretien qu’a accordé, en février 2020, Christian Topalov à Wolf Feuerhahn et Olivier Orain pour la Revue d’histoire des sciences humaines. On y lira une remarquable synthèse de la fabrication, dans les dernières décennies, de la recherche et de l’université néolibérales en France. Tout ou presque des ingrédients qui ont concouru au remodelage sont passés en revue par Christian Topalov, à travers une analyse à la fois fouillée, fine et percutante. Du cynisme des cercles dirigeants à la servitude volontaire des « petits soldats » de l’expertise, de la nouvelle architecture institutionnelle organisatrice de la concurrence à la violence ou aux faux-semblants du langage, ce sont trente ans de grignotage – le mot est essentiel – qui se trouvent reconstitués, appelant à la nécessaire et complète révolte et refonte. L’entretien paraîtra à certains un peu long, mais il vaut assurément le détour.

La Rédaction du blog

Wolf Feuerhahn : Cher Christian, merci beaucoup d’avoir accepté notre invitation ! Afin de ne pas imposer un cadrage temporel qui serait le nôtre, nous souhaitons commencer par vous demander comment vous scanderiez et borneriez l’histoire des politiques publiques de l’enseignement supérieur et de la recherche, en France, en tant qu’elles ont une incidence sur la situation actuelle ?

Christian Topalov : Le récit que vous me demandez de faire est nécessairement une prise de position. Il y a, en effet, diverses façons de raconter la séquence réformatrice qu’a connue l’enseignement supérieur et la recherche (ESR) en France depuis une quinzaine d’années. C’est ce que veulent nous empêcher de penser les « experts » qui nous offrent une histoire unique : celle de la crise de l’université française et de la sortie de cette situation fâcheuse par des réformes qui nous permettent de revenir peu à peu dans la compétition internationale, malgré le retard pris. Ce discours est constamment diffusé par les institutions et leurs experts, qu’ils soient missionnés, consultés ou dotés de pouvoirs d’inspection, mais aussi par une « sociologie d’expertise » financée par les institutions mêmes qu’elle étudie. Pour ma part, je ne revendique pas l’objectivité, je vous proposerai un récit engagé – qui est en même temps, à mon avis, réaliste.

Parmi les modes de description possibles, deux s’opposent polairement. Selon le premier, issu d’un mixte surprenant de sociologie des organisations classique et de langage interactionniste (1), les réformes s’analysent comme une série de mesures parcellaires, fragmentaires, hésitantes. Elles résultent d’un jeu ouvert, où chaque acteur donne consistance de façon imprévisible à des cadres institutionnels où ne prévaut aucune inégalité décisive des rapports de pouvoir. Selon l’autre interprétation, généralement critique, les réformes déroulent, dans un cadre politique national chaque fois spécifique, un projet global cohérent défini par des institutions internationales – notamment l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et les diverses instances de l’Union européenne qui promeuvent le « processus de Bologne (2) ». Dans cette perspective, les réformes s’imposent implacablement et vont toutes dans la même direction. Ce récit est tentant, parce que les mesures partielles prises en France au fil du temps, dans le désordre apparent et l’urgence, ont produit des effets d’une grande cohérence. Mais je ne crois pas pour autant qu’elles résultent simplement d’une doctrine : les « idéologies » ne déterminent pas le cours de l’histoire. Disons plutôt que certains acteurs dominants ou devenus tels dans le monde de l’ESR ont puisé dans une doctrine relativement plastique un langage et des ressources qui leur ont permis de promouvoir ce qu’ils construisaient peu à peu comme leurs intérêts. C’est seulement a posteriori que l’on peut regarder les résultats de ce processus comme cohérents. C’est une cohérence ainsi construite que je peux vous proposer, ce qui est d’ailleurs le cas de tout récit historique un tant soit peu réflexif.

Avant d’évoquer quelques exemples de cette cohérence ex post, je voudrais relever que les gouvernants qui ont imposé les réformes ont montré une grande intelligence tactique, car ils ont généralement eu soin de fractionner les mesures pour les rendre acceptables. Ils pouvaient donc dire à la fois : « c’est très urgent, il faut absolument le faire ; mais ne vous inquiétez pas, ça ne va pas changer grand-chose à vos habitudes ». Les recommandations du rapport Aghion-Cohen de 2004 ont été entendues : « l’échec de la “méthode Allègre” est là pour nous rappeler qu’une réforme globale est d’autant plus impossible qu’elle est audacieuse ou au moins présentée comme telle. Pour éviter de se heurter à un front de résistance interne et externe qui conduiraient à l’échec, la réforme doit être menée pas à pas, sans proclamation tonitruante ». Leur scénario « propose donc de poursuivre et de multiplier les réformes incrémentales, les petits dispositifs qui permettront, sans trop provoquer de remous, d’introduire de vraies évolutions dans le système actuel (3) ». Le double argument de l’urgence et de la modestie des réformes a été mobilisé à chaque étape, diversement toutefois selon les théâtres d’énonciation : dans certains rapports passablement confidentiels, on définissait des réformes radicales ; sur la scène politique, on affichait de grands objectifs consensuels et dans les établissements, à la base, on calmait le jeu. Autre aspect tactique fondamental : à chaque étape, aussi, la collaboration des universitaires et des chercheurs ou, du moins, celle de quelques-uns, était sollicitée par les autorités. Les états-majors de la réforme ont su ainsi recruter à la fois des petits soldats convaincus qui pensaient aussi pouvoir tirer profit des changements, et des collaborateurs rétifs qui pensaient pouvoir en limiter les effets néfastes. Cette tactique du pas à pas et du « rien sans vous » a fini par créer des situations que beaucoup jugent désormais irréversibles : « il faut s’adapter », n’est-ce pas, au nouveau monde.

On ne pouvait pas imaginer, par exemple, que la Loi relative aux libertés et responsabilités des universités (dite LRU), qui a attribué la fameuse « autonomie » aux présidents des universités et à leur cercle rapproché, aurait finalement deux résultats essentiels. Le premier a été d’obtenir de la plupart des établissements une austérité auto-administrée et des solutions fondées sur la précarisation des personnels : tandis que la fongibilité asymétrique (4) interdisait de créer des postes de fonctionnaires au-delà de ce qui est permis par le ministère, la compression des budgets empêchait souvent de pourvoir tous les postes pour pouvoir réparer la toiture, tandis qu’elle poussait à rechercher des ressources propres du côté des entreprises ou de l’augmentation des frais d’inscription – pour l’instant avec les diplômes d’université et les étudiants extra-européens, mais on peut craindre que la barrière légale cède bientôt. Le second résultat a été d’imposer à toutes les universités devenues autonomes d’entrer dans une compétition généralisée : pour être bien vues par l’agence de notation, puis par le jury Idex (« initiatives d’excellence »), pour bénéficier des contrats de l’agence de financement par projets, pour attirer les « meilleurs étudiants » par la procédure Parcoursup et les plus solvables des étudiants internationaux, désormais rentables. On ne savait pas tout cela en 2007, mais on peut relire rétrospectivement la loi LRU comme une étape essentielle vers des universités concurrentielles, c’est-à-dire vers la guerre de tous contre tous.

Prenons un autre exemple : le rôle de l’Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (AERES). L’objectif affiché en 2005 était de généraliser l’évaluation à toutes les entités de l’ESR et de répandre une nouvelle « culture de l’évaluation ». C’était déjà beaucoup. Mais on ne pouvait pas imaginer alors que les notes attribuées alors par l’AERES allaient définir les « périmètres d’excellence » qui s’imposeraient lorsque s’ouvriraient, en 2010, les procédures de sélection des institutions d’excellence qui allaient définitivement casser en deux l’universitas. Lorsqu’en 2010 furent rédigés, dans la précipitation générale, les projets pour les « initiatives d’excellence », il apparut que seules des unités de recherche notées A+ ou A par l’AERES pouvaient entrer dans un Labex (« laboratoire d’excellence »). Il apparut aussi qu’au sein des établissements composant les super-universités du futur (les Idex), seul un « périmètre d’excellence » bénéficierait de la manne du « grand emprunt ». Et pour être inclus dans le dit périmètre, bien sûr, il fallait avoir été noté A+ ou A. On s’aperçut alors que l’AERES avait été l’instrument d’une concurrence au couteau non seulement entre établissements, mais aussi à l’intérieur de chacun d’eux. D’ailleurs, une fois lancée la course à l’excellence, l’AERES annonça en décembre 2011 qu’elle renonçait à la notation synthétique des unités de recherche. Sa mauvaise action étant faite, elle pouvait sans dommage faire cette concession au mécontentement général contre ses méthodes. Il n’est pas impossible que, sous la présidence annoncée de Thierry Coulhon (un personnage sur lequel je reviendrai), l’agence pratique bientôt une évaluation moins « euphémisée », au service de la politique « inégalitaire » et « darwinienne » qu’appelle de ses vœux Antoine Petit, le P.-D.G. du CNRS (5).

Dernier exemple : les pôles de recherche et d’enseignement supérieur (PRES), introduits sur un mode facultatif par Pécresse, et les communauté d’universités et établissements (COMUE) sur un mode obligatoire par Fioraso. Ces regroupements d’établissements étaient à l’origine présentés de façon anodine comme des moyens de rationaliser l’offre d’enseignement dans un territoire ou de mutualiser des services. Ils ont en réalité servi de support à des opérations de fusion d’universités qui s’accompagnaient d’une marginalisation des élus des personnels et des étudiants et, dans certains cas, d’un renforcement massif des pouvoirs du président. Ainsi, les PRES de 2009 ont rapidement ouvert la voie à la vaste mise en scène du concours Idex ouvert en 2010 et ainsi, à la création d’une dizaine d’établissements supposément « d’excellence » et visibles depuis Shanghai, dotés de moyens importants qui étaient refusés aux autres universités. La transformation des PRES en COMUE et la doctrine opiniâtrement imposée par le « jury international » taillé sur mesure par l’Agence nationale de la recherche (ANR) ont abouti à des institutions de « gouvernance resserrée » fermant définitivement toute influence de la communauté universitaire sur ses institutions. Projet cohérent dès l’origine ? Sans doute, si on lit le rapport Aghion-Cohen de 2004 et, plus nettement encore, le rapport Aghion de 2010 (6). Cohérence lisible a posteriori, plutôt, si l’on observe les hésitations et les impasses dans certaines modalités de mise en œuvre : les COMUE de Fioraso sont tombées en désuétude sous Vidal (7), sans qu’il soit même besoin de prendre un nouveau texte, les regroupements d’universités n’ont pas toujours suivi les consignes du ministère et le résultat final fut parfois tortueux, en particulier en région parisienne. Mais ce sont là des détails.

Je vais maintenant essayer de répondre à votre question sur le bornage et la scansion des réformes. Je crois qu’il faut remonter à 2005-2006 pour observer les premières mesures d’un cataclysme qui s’est développé depuis avec constance, quel que soit le gouvernement ou le ministre, bien qu’à un rythme variable. Bien sûr, on peut remonter plus haut : Devaquet en 1986, Allègre en 1999, Ferry en 2003. Mais ces gens ont soit échoué devant la protestation, soit été plus bavards qu’efficaces. En outre, ils ne disposaient pas encore d’une ligne stratégique d’ensemble appuyée sur « l’Europe », sur la Conférence des présidents d’université (CPU), sur des cohortes d’anciens scientifiques et de hauts fonctionnaires devenus militants de la réforme, sur la construction méthodique d’un sens commun.

Ces gens-là sont persuadés, ou ont décidé de l’être, que l’université est en crise et que la recherche française décroche dans la compétition internationale. Ils imaginent que c’est avec le classement de Shanghai en tête que les étudiants étrangers décident ou non de venir en France. Ils croient qu’il faut piloter, « manager », inculquer leurs croyances à ceux qui sont l’université et font la vie des laboratoires. Ils ont pour eux, pour nous, un mépris sans borne. C’est pourquoi, ce qu’ils veulent d’abord et surtout, c’est changer le mode de gouvernement des institutions savantes. Si l’on regarde les choses d’un peu près, on s’aperçoit que ce dont il s’agit avec les réformes, c’est d’en finir avec les effets des trois moments cruciaux de démocratisation de l’université française qu’ont été 1945, 1968 et 1981. La Libération, c’est simultanément la création du Conseil national des universités (CNU) et celle du Comité national de la recherche scientifique (CoNRS) – les ordonnances ont été prises le même jour. Ces deux institutions avaient une même finalité : protéger de l’autorité administrative, l’une les professeurs (qui étaient fonctionnaires), l’autre les chercheurs du CNRS (qui étaient alors des agents contractuels de l’État). Recrutement, carrière et évaluation des universitaires et des scientifiques ne devaient pas dépendre d’une autorité administrative ou politique, mais du jugement de leurs pairs – majoritairement élus (8). Voilà la raison d’être de ces deux institutions, que les réformes ont déjà marginalisée (le CoNRS) et visent maintenant à faire disparaître (le CNU) (9). Mai 1968, c’est ce qui a conduit à la loi Faure (10) qui rendit les universités autonomes du ministère tout en secouant l’ancien régime des facultés : les universités étaient désormais dirigées par un conseil majoritairement élu qui élisait son président. C’est un moment tout à fait crucial, même si l’argent venait toujours du ministère – comme aujourd’hui, par parenthèse, et avec des conditions plus drastiques que jadis, car le nouveau management public est passé par là. Le troisième moment, avec le gouvernement d’union de la gauche de Mitterrand, c’est la loi Savary de 1984 qui démocratisa les universités que la loi Faure avait mises en place : désormais le président n’était plus élu par 30 personnes – d’ailleurs, la loi Faure ne donnait pas le nombre du conseil en question et ne lui donnait même pas de nom – mais par 120 ou 140. Les trois conseils de la loi Savary – conseil d’administration, conseil scientifique, conseil de la vie étudiante – allaient se réunir en une sorte de congrès pour faire les présidents. Des présidents que les réformateurs vont décrire comme impuissants mais qui, surtout, étaient des nôtres : ce primus inter pares était un collègue parmi d’autres qui avait pris un job pour les cinq ans réglementaires (non renouvelables), devait négocier avec tout le monde pour faire des choses ensemble et qui, souvent ou parfois (cela reste à établir), revenait dans les amphis et à ses chers travaux une fois son mandat accompli. C’est ce dispositif-là qu’il fallait détruire. Les réformateurs s’y sont employés et je crains qu’ils aient à peu près réussi.

Olivier Orain : Une question là-dessus Christian : quand vous dites « le dispositif à détruire », est-ce qu’on a des indices, des textes de rapporteurs très proches des cercles gouvernementaux ou autres, qui l’ont explicité ?

Christian Topalov : Non, pas que je sache. On ne peut pas critiquer la Libération qui est (pour combien de temps ?) presque intouchable, on n’a pas besoin de critiquer Mitterrand, qui a enterré la gauche de jadis. Les politiques du genre Ferry, Sarkozy ou Pécresse proclamaient, en revanche, qu’il fallait « en finir avec 68 » (11). Mais c’était là un effet de manche, cela ne visait pas spécifiquement le changement des rapports de pouvoir à l’université. Car la réforme, voyez-vous, ce n’est pas de la politique : elle répond rationnellement à des problèmes réels. Tous peuvent s’accorder sur le diagnostic, et donc sur les solutions. Missions d’expertise, commissions parlementaires, inspections hors de tout soupçon de parti pris, évaluations indépendantes, consultations larges de la « communauté » : toutes ces formes ont été utilisées pour construire l’université et la recherche comme des problèmes dont les solutions s’imposaient. Le fait que la droite et Goulard-Pécresse avaient enfin pu réaliser ce que le socialiste Allègre avait rêvé avant et que la socialiste Fioraso ne fit qu’entériner après montre bien que la réforme de l’ESR est à l’abri des alternances politiques. Il y a néanmoins des cibles plus spécifiques : si la loi Faure est critiquée, c’est parce qu’elle a « émietté » l’université, si la loi Savary l’est aussi, c’est parce qu’elle a organisé l’impuissance de sa « gouvernance ».

Wolf Feuerhahn : Juste un petit détail. Dans ce contexte-là, de ces trois moments que vous identifiez, est-ce que vous incluez aussi tout ce qui a concerné la recherche, notamment les réformes de Jean-Pierre Chevènement, un peu avant Alain Savary ? Quel statut donnez-vous à cela ?

Olivier Orain : Notamment la réforme de 1982…

Christian Topalov : Bien entendu, la titularisation des chercheurs du CNRS a été une catastrophe aux yeux des réformateurs. Mais, désormais, priver du statut de fonctionnaire les directeurs de recherche ou les professeurs est un peu trop gros pour être envisagé. En revanche, ils peuvent s’attaquer aux débuts de carrière : réduire le nombre de postes mis au concours, multiplier les « post-docs » et autres statuts précaires. On est tellement plus créatif quand on ne sait pas comment on va vivre dans trois mois. Peut-être, même, avec la radicalisation des réformes promise par la Macronie, vont-ils cesser de recruter des chargés de recherche (CR) et des maîtres de conférences (MCF) : contrats de projet (CDD sans terme fixe), chaires de professeur junior (CDD de cinq ou six ans), versement massif de professeurs agrégés de l’enseignement secondaire dans les licences et les universités de second rang. Les plus enragés des réformateurs demandent la mise en extinction des corps de MCF et CR. Ce qui permet aux autres de paraître « raisonnables » en n’allant pas jusque-là… Tous, en tout cas, sont d’accord pour confier aux présidents d’université, les nouveaux managers, le pouvoir sur la définition des services, les recrutements, les promotions. Bref, de faire des universitaires des employés comme les autres.

Qu’est-ce que les réformateurs ont fait, au total, depuis une quinzaine d’années, et qu’ils pensent pouvoir, avec Macron, pousser encore plus loin ? Quels sont les points cruciaux ? Je vais essayer de répondre à cette question dans un ordre qui n’est pas chronologique mais, disons, stratégique – en soulignant quatre aspects fondamentaux des réformes. Le premier, ça a été de faire croire aux présidents d’université qu’on allait leur remettre le pouvoir et leur permettre de devenir de vrais patrons d’entreprise. On sait que la CPU a été, depuis l’époque d’Allègre, une des forces principales d’appui à la réforme : car celle-ci n’est pas née toute armée dans les états-majors politico-bureaucratiques nationaux et européens, elle a aussi été élaborée par des groupes bien précis d’universitaires et de chercheurs. Les présidents d’université ont été évidemment un fer de lance en ce qui concerne la dite « autonomie » des universités et la réforme de leur « gouvernance ». De ce point de vue, la loi LRU de 2007 a été un moment crucial : au lieu d’avoir un président élu par 120 personnes, il l’était désormais par une douzaine, parmi lesquelles la liste du futur président était assurée de la majorité absolue. Les nominations de personnalités au conseil par le président contribuaient aussi à assurer le silence dans les rangs. Quant aux pouvoirs accordés au président, ils sont de plus en plus larges, même si la résistance des universitaires et, parfois, la conviction du président ou de la présidente qu’elle est restée l’une des nôtres font que, dans la pratique, ils sont limités.

Olivier Orain : Pour les recrutements, les présidents, dans les faits, délèguent souvent aux collègues de la discipline le soin de constituer les comités de sélection : ils leur donnent une sorte d’imprimatur par contrôle a posteriori.

Christian Topalov : Entre la réforme de papier et la réforme de terrain, il y a toute l’épaisseur des rapports sociaux – ce que les réformateurs appellent « les conservatismes ». Un bel exemple en est le refus des sections du CNU, depuis maintenant une bonne douzaine d’années, de pratiquer l’évaluation récurrente des enseignants-chercheurs prescrite par la loi. Elles font ainsi obstacle à la modulation de service par les présidents – qui signifierait, en clair, la possibilité d’obliger une partie des enseignants à renoncer à la recherche pour faire plus de cours. C’est la raison pour laquelle le lobby des présidents espère obtenir de la Macronie la suppression du CNU, qui serait remplacé par des évaluations locales des enseignants. Donc, il y a des résistances, parfois efficaces. Mais les pouvoirs accordés par la loi ne sont pas sans conséquence : à Strasbourg, par exemple, une des universités modèles des réformateurs, il y a eu un assez gros scandale en 2012 quand le conseil d’administration a décidé de ne pas recruter un candidat choisi par un comité de sélection. On a donc toute une gamme de pratiques, tantôt plus proches de l’autonomie savante, tantôt allant jusqu’à l’arbitraire politique ou de clique.

Olivier Orain : Je ferais volontiers une incidente : il y avait un système hérité, auto-organisé, de sélection par les pairs qui fonctionnait et qui s’est perpétué parce qu’il était plus « coûteux » de le remplacer entièrement. Comme dans cette succession de réformes il s’agit aussi implicitement de donner de moins en moins d’argent et de faire des économies sur le dos de l’enseignement supérieur et de la recherche, je suppose que nombre de présidents n’ont, en réalité, pas les moyens d’avoir une politique « totale » qui déciderait de tout. Dès lors, ils sont assez souvent bien contents d’avoir cette auto-organisation qui continue à fonctionner parce qu’ils n’ont pas l’information et les moyens intellectuels de se substituer à des collectifs de spécialistes. En outre, la promotion de « chefs d’entreprise » sélectionne un certain type de profil (managérial, en particulier) qui n’a pas les moyens cognitifs qui lui permettraient de tout éplucher et de tout arbitrer.

Christian Topalov : Je suis tout à fait d’accord avec cette analyse. Mais ne croyons pas qu’il faut de grands moyens cognitifs pour diriger une université : si on appliquait aux présidents et à leur équipe, cabinet et chargés de mission, les critères bibliométriques (absurdes, il est vrai) par lesquels certains prétendent nous gouverner, le résultat serait, sans doute, du plus grand intérêt. Les vocations bureaucratiques saisissent surtout, je pense, les plus médiocres ou, soyons charitables, les plus fatigués. L’appétence pour le pouvoir et les honneurs n’est pas rare dans notre petit monde et le langage et les poncifs fournis par le sens commun réformateur permettent de masquer l’indigence de la pensée. Cela étant dit, vous avez raison : un bon président ne doit pas trop fâcher les collègues. Or, dans la majorité des universités, l’austérité auto-administrée a un coût politique pour les présidents et ils ont donc intérêt à n’être pas toujours en première ligne. Voyez, par exemple, comment ils utilisent les évaluations des unités de recherche par l’AERES-HCERES pour distribuer les crédits : les notes de l’agence les dispensent de mettre en discussion en interne, par des instances et procédures intelligentes, la production scientifique de leurs administrés. Quel soulagement ! D’autant que l’expérience leur a vite montré que l’autonomie revient surtout à administrer la pénurie, au fur et à mesure que les dotations ministérielles ne suivent pas le gonflement des effectifs étudiants et l’augmentation à l’ancienneté de la masse salariale. Sans compter que la dotation varie, depuis 2009, en fonction d’indicateurs de « performance » définis unilatéralement par le ministère : c’est le modèle dit, par antiphrase, « Sympa ». Depuis le moment Pécresse, celui du triomphe de la CPU, beaucoup de présidents ont donc déplané, tout en étant obligés de faire bonne figure : « Tu l’as voulu Georges Dandin ! ». À vrai dire, à partir du moment où la liste des Idex a commencé à prendre tournure, la majorité a découvert qu’ils étaient du côté des perdants et non des « excellents ». D’où un développement institutionnel intéressant : tandis que la supposée élite des universités s’organisait en 2013 dans la très sélective Coordination des universités de recherche intensive françaises (Curif), des universités qui n’acceptaient pas d’être déconsidérées formèrent en 2014 l’Alliance des universités de recherche et de formation (Auref). Cela suggère qu’heureusement, le monde des présidents d’université est hétérogène, ce qui donne un petit espoir pour le futur.

J’en viens justement à un second objectif, fondamental, de la réforme : casser l’université française en deux, séparer les excellents des autres, les gagnants des perdants. Il faut bien que la concurrence serve à quelque chose. On connaît l’argument : il faut faire naître en France des universités visibles depuis Shanghai et dans les classements internationaux. Comme si ces classements avaient plus d’importance pour le rayonnement international de ce pays que le réseau des Alliances françaises qui donnent accès à notre langue, les travaux de nos laboratoires connus des spécialistes du monde entier, les traductions de nos livres, les accords de coopération tissés à la base entre universités, la stabilité enviable que nos statuts offrent encore aux jeunes chercheurs étrangers. Balayant ce trésor d’expérience, les réformateurs ont voulu sélectionner, parmi les regroupements universitaires que la période Pécresse avait mis en route, une dizaine d’universités dites « d’excellence » susceptibles d’entrer dans la compétition internationale. La liste des élues a pu varier marginalement, ainsi que la composition des regroupements effectivement réalisés, mais le principe de la concentration des ressources au profit des « universités de recherche » a été mis en œuvre sans faiblesse. Research universities ? Notion étrangère au système français, puisque jusqu’à présent, toutes les universités font de la recherche. Latitude a été donnée aux dirigeants de ces regroupements pour disposer de toujours plus de pouvoirs au détriment des composantes et des universitaires eux-mêmes : c’est la « gouvernance resserrée ». Les ressources de ces universités – dévolution d’un patrimoine financier, dotations annuelles substantielles, financements sur projets abondants, moyens fournis de façon privilégiée par le CNRS – sont désormais sans commune mesure avec celles du commun des universités. C’est le « grand emprunt » de Sarkozy et la machinerie Idex qui a lancé le processus. Une division du travail efficace s’est mise en place. D’un côté, le ministère pilotait au plus près les regroupements d’universités, qui prenaient généralement la forme des PRES, montages institutionnels qui créaient un niveau de gouvernement nouveau, aussi indépendant que possible des universitaires, des personnels et des étudiants, toutes catégories dont les représentants, élus au deuxième degré, étaient non seulement minoritaires, mais désignés en fait par les chefs d’établissement. On partait donc d’un bon pied vers l’excellence en mettant l’état-major bien à l’abri des troupes. D’un autre côté, en 2010, un concours s’ouvrit : les chefs d’établissement et de PRES se réunissaient en conclave, faisaient appel à des consultants pour écrire leur projet et ne communiquaient surtout pas celui-ci à leur base car – ceci est un témoignage de première main – « la concurrence pourrait s’en saisir ». Un « jury international » fut mis en place par l’ANR pour sélectionner les futurs Idex. Deux bons Français y jouaient un rôle clef : l’économiste Philippe Aghion, consultant de Pécresse après l’avoir été de Raffarin – devenu « international » par son poste à Harvard – et le géophysicien Philippe Gillet, basculé dans l’administration universitaire à l’âge de 40 ans et à peine sorti du cabinet de Pécresse – devenu « international » par un job bureaucratique à l’École polytechnique de Lausanne. Ajoutez une vingtaine d’apparatchiks d’universités diverses, chantres de « l’assurance qualité » et cadres de Peugeot ou d’Areva et vous aurez la bande de gens qui a remodelé l’université française du xxie siècle. Il faudra attendre longtemps – témoignages ou archives – pour savoir comment ils ont travaillé. Mais les arguments publics justifiant leurs décisions parlent d’eux-mêmes : les candidats recalés ou ajournés l’étaient parce qu’ils n’assuraient pas une gouvernance suffisamment « resserrée » du regroupement, ni un degré suffisant d’intégration de ses composantes. On peut chercher longtemps dans ces oukases des considérations scientifiques ou concernant la formation. Le processus lui-même est bien intéressant – je m’en tiens ici aux décisions 2010-2018 dans le cadre du Programme investissements d’avenir 1 (PIA1) : il y a eu des candidats retenus d’emblée (Bordeaux, Strasbourg, Aix-Marseille, Sorbonne Universités) et il y a eu ceux qui ne l’étaient que de façon conditionnelle et devaient revoir leur copie (Paris Sciences et Lettres, Sorbonne-Paris-Cité, Paris-Saclay). Le jury était pédagogue : en agitant le hochet de l’excellence et des financements Idex, il obtenait des dirigeants des regroupements qu’ils se conforment à la doctrine et, accessoirement, qu’ils fassent taire leurs chamailleries. Seule Toulouse, insuffisamment disciplinée, fut finalement rejetée. Ainsi, on peut penser que, si c’était le ministère qui avait monté le « Meccano de la générale » – les regroupements à faire et à retenir –, le rôle dévolu au jury restait d’obtenir la soumission des candidats. C’était là un rôle important : faire inventer aux nouveaux patrons des Idex des formes de gouvernement vraiment indépendantes de la communauté universitaire. Il faut leur rendre hommage : ils ont fait preuve à cet égard d’une réelle créativité.

Olivier Orain : Ils étaient donc les acteurs in situ de ces mécanismes de donnant-donnant dont on a l’impression qu’ils sont en permanence en jeu dans ces principes réformateurs. C’est en permanence : « on va vous donner ça en plus mais à condition que vous vous pliiez à nos normes ».

Christian Topalov : Certes, mais on peut aussi penser que les leaders de chacun des PRES candidats n’étaient pas malheureux qu’on leur dise : « ce n’est pas mal, mais vous n’avez pas encore assez de pouvoir dans l’architecture que vous proposez ». Cela leur permettait de se retourner vers leurs mandants pour leur forcer un peu plus la main. À vrai dire, ça ne s’est pas toujours passé au mieux et on a vu des regroupements se fracasser sur ce problème, on a vu des sorties et des recompositions. Depuis, Macron a fait le nécessaire pour que tout rentre dans l’ordre : une ordonnance de décembre 2018 a permis aux regroupements de prendre la forme d’« établissement expérimental » où les composantes conservent leur personnalité morale, les statuts garantissant toutefois la conformité des décisions de chacune avec la « stratégie » de l’établissement. Plus quelques autres libertés avec le droit commun des universités. Très vite, la CPU a demandé l’extension de ces dispositions à l’ensemble des universités.

La mise en place des Idex – il y en a dix aujourd’hui (12) – a aussi été très importante pour fournir des fromages et des carrières à la couche bureaucratique de dirigeants qui a émergé au cours du processus de réforme. Je ne parle pas ici des administrateurs de base du tout-venant des universités – bien assis dans leurs fauteuils, cependant –, ni des autres petits soldats qui prolifèrent un peu partout dans le système, mais d’un groupe de deux douzaines d’individus – ceux qui ont piloté les réformes d’un bout à l’autre et que l’on retrouve, dans un jeu de chaises musicales rythmé par les changements de ministre, dans les postes d’état-major à différents niveaux : cabinets, directions d’administration centrale, direction des organismes, présidence des Idex. Un prototype de ce genre d’humanité est l’ineffable Thierry Coulhon : ancien vice-président de la CPU, il officia au cabinet de Pécresse puis au Commissariat général à l’investissement pour administrer le Plan Campus. L’élection de Hollande le conduisit à prendre des vacances en Australie, mais il revint vite occuper la présidence de Paris sciences et lettres (PSL) – où sa rémunération de 180 000 € bruts par an souleva un petit scandale –, conseilla ensuite Macron pendant sa campagne, puis entra dans le cabinet présidentiel qu’il est en train de quitter pour présider le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES) (13). Je le soupçonne pourtant de regretter PSL, car c’est peut-être là que sont les meilleurs postes plutôt qu’au sommet du système.

Wolf Feuerhahn: Alain Fuchs est passé de la présidence du CNRS à celle de PSL. Pour moi c’est un indicateur très net.

Christian Topalov : C’est un très bon indicateur. J’en viens maintenant au troisième volet fondamental des réformes. C’est le pilotage politique de la recherche par l’ANR. Chronologiquement, c’est ce qui vient en premier, car l’ANR a été mise en place dès 2005. Cette réforme, comme la création de l’AERES deux ans plus tard, a bénéficié de la conjoncture magique créée par le mouvement « Sauvons la recherche » en janvier-mars 2004 et les Assises qui ont suivi à l’automne. C’était trop beau pour le gouvernement, qui a bien voulu rendre quelques postes qu’il venait de supprimer en contrepartie d’un bouleversement majeur du monde de la recherche. Figurez-vous qu’il y avait des chercheurs qui réclamaient : « on veut une agence de moyens, on veut de l’évaluation ». C’étaient des quadras biologistes qui souhaitaient secouer le joug de leurs patrons de labo et disposer de petites mains pour leurs travaux : ils voulaient des appels d’offres qui leur donneraient un accès direct aux ressources. Le ministère Fillon-d’Aubert a eu l’intelligence politique de foncer dans la brèche : c’est ce qu’il a appelé le « pacte pour la recherche ». Ce serait donc une agence de financement par projets, l’ANR, qui fournirait désormais les gros crédits, au détriment des dotations récurrentes des laboratoires, celles qui leur permettent de développer leur programme scientifique propre. Un pilotage politique de la recherche s’est ainsi mis en place. D’abord, en imposant des thèmes. Pour la biologie ou la physique, je suis incompétent pour en parler. Pour les SHS, on n’a pas encore fait l’analyse systématique des textes des appels d’offres, des projets reçus, retenus, écartés. Mais l’expérience commune montre que les candidats ont tout intérêt à utiliser le langage et à suivre les modes du moment, baptisées « enjeux de société » mais dont on se demande bien qui en a décidé. On relève, au fil des années, des thèmes qui permettent la promotion sans vergogne des sciences cognitives (création, enfance, apprentissage), d’imposer aux humanités d’être « numériques » si elles ne veulent pas être misérables, ou conduisent à reformuler les politiques publiques dans la novlangue des libéraux et de leurs services de police (« innovation », « vulnérabilité », « ville durable », « sécurité globale »). Bien sûr, quelques « programmes blancs » et, plus récemment, la politique des « projets génériques » entretiennent l’illusion que tous les sujets sont bienvenus. Mais il vaut mieux ne pas oublier d’insister sur la « transférabilité » des résultats et les partenariats avec le secteur privé, et de proclamer à chaque ligne que son projet est « innovant ». Le plus étonnant, dans tout ça, c’est que les chercheurs en SHS sont souvent assez malins pour produire des choses intéressantes malgré la chape de plomb qu’on met de cette façon sur leurs esprits.

Mais l’ANR n’impose pas simplement des thèmes, elle impose aussi des formes : la concurrence de tous contre tous, l’obligation d’annoncer ses résultats avant même d’avoir commencé la recherche, le calibrage financier uniforme de projets qui pourraient très bien demander moins, l’exécution du programme dans un temps généralement trop court, la promotion de petits leaders locaux qui disposent d’un budget parfois plus important que celui de leur labo et, surtout, le recrutement sans fin de précaires et l’effroyable gâchis de talents que cela entraîne. Comme il faut « avoir une ANR » pour disposer de moyens de travail et enrichir son CV, tout le monde se bouscule au même guichet, avec des taux de succès très faibles, alors que la mise sur pied d’un dossier nécessite un travail d’organisation important et une masse énorme de paperasse. Alors, les chercheurs protestent mais, au lieu de prendre acte de l’impasse où entraîne ce système de financement et d’exiger la création de postes et l’augmentation des budgets récurrents des laboratoires, certains demandent encore plus de crédits pour l’ANR afin de diminuer le taux de refus. C’est notamment la position de nombreux vieux messieurs qui furent jadis chercheurs ou enseignants qui oublient qu’ils doivent leur carrière au système révolu qui garantissait la stabilité de leurs emplois et la pérennité de leurs programmes (14). Mais c’est aussi la seule issue qu’imaginent nombre de jeunes chercheurs titulaires, voire de précaires qui préfèrent un énième « post-doc » à rien, car ils aiment leur métier et savent qu’ils pourraient le faire bien.

Wolf Feuerhahn : C’est le chercheur micro-entrepreneur.

Christian Topalov : Exactement. Il faudrait aussi parler des appels à projets administrés au niveau local, au sein des Labex – les supposés « laboratoires d’excellence » sélectionnés par un autre « jury international » de l’ANR et jamais évalués, si ce n’est par l’agence qui les a créés et ne peut évidemment pas se dédire. Ou, encore, au sein des Idex, où l’on ne peut quand même pas dépenser tout l’argent à entretenir la bureaucratie pléthorique qui se développe au sommet de ces institutions et où l’on rétribue des allégeances encore fragiles par des crédits de recherche en interne. Cette prolifération de petites principautés est profondément malsaine. Devant cette réalité, les vertueuses proclamations de l’agence de moyens sur les conflits d’intérêts sont une mascarade indécente.

Olivier Orain : On est entièrement d’accord.

Christian Topalov : Le quatrième et dernier aspect des réformes que je tiens pour important attaque, lui aussi, les valeurs et les croyances qui furent celles du monde de l’université et de la recherche : les réformateurs veulent nous faire acquérir ce qu’ils appellent « la culture de l’évaluation ». C’est la tâche de l’AERES, créée par le « pacte pour la recherche », reconduite par Fioraso et rebaptisée HCERES pour la protéger des critiques qui l’accablaient. Cette institution-là peut paraître relativement secondaire, parce que ce n’est pas excessif de dire que tout le monde se moque du HCERES. Après une douzaine d’années d’expérience, les gens ont fini par regarder cette agence pour ce qu’elle est : une machinerie bureaucratique qui nous oblige à remplir des questionnaires absurdes et à faire des rapports que personne ne lit et qui, sauf exception, émet des avis sans consistance, sinon celle du vocabulaire de management qui les soutient. Et pourtant, chaque fois qu’elle nous envoie ses « experts », on se plie à tous les exercices qui nous sont demandés. Le responsable d’une formation ou d’un laboratoire ne va pas prendre le risque de ne pas faire ce qu’il faut – y compris la fameuse autoévaluation, qui consiste en substance à faire semblant de se poser des questions qui ne se posent pas. Bien que déconsidérée dans le milieu, la machine à créer de la conformité ne marche pourtant pas trop mal. C’est la force des institutions.

La plus importante fonction de l’AERES-HCERES, c’est de reprogrammer les esprits, d’implanter dans nos cerveaux un nouveau logiciel. Universitaires et chercheurs, nous avons une longue et constante pratique : discuter de science. Nous débattons collectivement des articles reçus par nos comités de rédaction, des propositions de communication à nos colloques, des candidatures à des contrats doctoraux ou à des bourses d’échanges internationaux, des dossiers de ceux qui souhaitent être recrutés dans notre université ou s’agréger à nos unités de recherche. Nous discutons mémoires et thèses dans des jurys. Bref, évaluer collégialement est notre pain quotidien. Au fil de ces travaux, nous construisons, affûtons, renouvelons, transmettons une capacité collective à juger. Cette pratique commune, jointe aux compétences propres au domaine de chacun, permet à la communauté savante de s’auto-gouverner pour tout ce qui touche la science. C’est cette indépendance que l’AERES-HCERES a entrepris de faire oublier. Bien que l’agence de notation prétende qu’elle pratique, elle aussi, l’évaluation par les pairs, celle-ci n’est plus qu’une apparence avec une procédure qui commence par l’imposition d’un « guide de l’expert » ou « référentiel d’évaluation ». Désormais, les consultants en qualité posent les questions, les experts répondent, les bureaucrates de l’agence concluent.

Pour apercevoir cela plus nettement, on peut comparer les méthodes de l’AERES-HCERES à celles du Comité national de la recherche scientifique, qui a pour fonction d’évaluer le travail des chercheurs du CNRS et de classer les candidats à l’entrée. Et qui, jusqu’à ce que l’AERES s’empare de cette tâche, évaluait les unités de recherche du CNRS. On peut penser ce qu’on veut de la façon dont fonctionnent effectivement ses sections, qui ne sont pas toujours irréprochables, on n’a pas encore trouvé mieux pour évaluer sainement la recherche. Une section réunit une vingtaine de collègues, dont deux-tiers d’élus, pendant quatre ans. À chaque mandat, ils discutent de leurs critères et les publient. Pour chaque unité de recherche ou chercheur évalué, deux rapporteurs prennent connaissance du dossier, l’exposent à la section, doivent argumenter leur opinion devant leurs collègues qui, ensuite, arrêtent collectivement le rapport et votent l’avis (15). C’est ce qu’on peut appeler, après Nicolas Dodier, l’évaluation collégiale par jugement (16). Les mêmes principes sont à l’œuvre au CNU et, généralement, dans les conseils scientifiques des universités quand ils font bien leur travail. C’est cette façon de faire qu’a mise à bas l’AERES en s’appropriant le monopole de l’évaluation des formations de recherche. L’agence travaille par expertise : ses comités d’experts sont nommés par des gens eux-mêmes nommés par la direction de l’agence, ils doivent répondre aux questions et obéir aux normes que l’agence leur impose. Convoqués pour une seule mission, ils ont à peine le temps de se réunir au terme de leur visite et n’ont même pas la responsabilité du rapport final car celui-ci est arrêté au terme d’une « réunion de restitution » dirigée par les permanents de l’agence. La communauté est dessaisie de la production de ses normes, qui sont remises entre les mains de professionnels de la « démarche qualité ». Je ne résiste pas à l’envie de vous lire un bref extrait du premier « Manuel qualité » de l’agence, publié en 2010 : « L’AERES applique les références et lignes directrices pour l’assurance qualité dans l’espace européen de l’enseignement supérieur (Standards and Guidelines for Quality Assurance in the European Higher Education Area) adoptées à Bergen en 2005 par les ministres de l’enseignement supérieur des pays membres du processus de Bologne. Dans ce cadre, l’AERES s’engage à : mettre en œuvre un système de management de la qualité, fondé sur l’approche processus et adapté aux finalités de l’action de l’agence dans l’ensemble de sa structure et de ses activités » (17). C’est une autre langue, c’est un autre monde que le nôtre.

Bien entendu, ces gens, faute de lire, adorent compter : si les publications sont comptabilisées, leur contenu est décidément ignoré, tandis que le management des équipes est scruté avec soin. Ajoutez à cela la notation : A+, A, B, C. La notation, c’est fait pour classer et pour exclure. L’AERES-HCERES enrôle ainsi ses « experts » pour mettre en musique la concurrence libre et non faussée qui doit désormais régir ce que nous croyions être un service public. Toutes les agences de notation du monde se ressemblent, à cet égard : les notes de Moody’s et Standard & Poor’s sont performatives. Lorsque celle d’un État ou d’une entreprise est dégradée, le coût de ses emprunts s’élève et ses difficultés s’accroissent. Une agence de notation a toujours raison. C’est cela, la « culture de l’évaluation » qui doit reprogrammer nos esprits.

Une des conditions pour que ça marche, c’est marginaliser le Comité national de la recherche scientifique. Il s’agit de faire oublier que l’on peut évaluer autrement. C’est pourquoi le CoNRS n’est plus censé évaluer les unités de recherche. Et la direction du CNRS contribue à cet affaiblissement d’un contre-pouvoir chaque fois qu’elle balaie d’un revers de main les classements proposés par les sections pour les recrutements : ce n’est pas simplement un prurit autoritaire qui motive la bureaucratie de l’organisme, c’est une politique. Il s’agit de déconsidérer un peu plus une des rares institutions qui résiste encore au dévoiement de l’évaluation par la démarche qualité.

Olivier Orain : Les sections du CNU aussi, peut-être.

Christian Topalov : En effet. Déconsidérer, marginaliser, si possible liquider les deux institutions fondamentales de l’indépendance académique établies en 1945 apparaît donc, de fait, comme un des objectifs essentiels des réformateurs.

Notes

  1. En simplifiant à outrance, disons que la « sociologie des organisations », introduite en France par Michel Crozier, tend à regarder les institutions à diverses échelles comme des entités douées de raison stratégique (ce qu’adorent les cadres de celles-ci et, notamment, les hauts fonctionnaires) ; et que certaines versions extrêmes de l’« interactionnisme » considèrent que les jeux entre acteurs font et défont constamment des institutions considérées comme entièrement plastiques (ce qui présente l’avantage de disqualifier à la fois Foucault et la notion de « pouvoir », et Bourdieu et la notion de « violence symbolique »).
  2. La réunion des ministres de l’Éducation nationale ou de l’ESR qui a lancé les réformes universitaires s’est tenue à Bologne en juin 1999, à l’appel des signataires de la « déclaration de la Sorbonne » de mai 1998 (le Français Claude Allègre, l’Italien Enrico Berlinguer, la Britannique Tessa Blackstone et l’Allemand Jürgen Rüttgers).
  3. Philippe Aghion et Elie Cohen, « Éducation et croissance », rapport au Conseil d’analyse économique, Paris, Documentation française, 20 janvier 2004, p. 108-109.
  4. Règle budgétaire introduite par la Loi organique relative aux lois de finances (Lolf, 2001), qui permet d’utiliser des crédits de personnel à d’autres usages, mais interdit le déplacement inverse. Ainsi le nombre de postes de fonctionnaires peut être diminué, mais en aucun cas augmenté par les autorités qui mettent en œuvre le budget.
  5. Thierry Coulhon, « Bilan et perspectives de l’évaluation de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation : 2015-2025 », Colloque du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES), Université de Paris, 17 et 18 septembre 2019, p. 8, en ligne; Antoine Petit, « La recherche, une arme pour les combats du futur », Les Échos, 26 novembre 2019. Notons que, depuis 2016, l’Agence s’appelle Haut Conseil, audacieuse réforme due au gouvernement socialiste.
  6. Philippe Aghion, « L’excellence universitaire : leçons des expériences internationales », rapport d’étape de la mission Aghion à Mme Valérie Pécresse, ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche, 26 janvier 2010, en ligne.
  7. Un indice en est que plusieurs établissements, et non des moindres (Paris 1, Paris 2, Sciences Po, EHESS, École polytechnique, etc.), sont actuellement hors COMUE ou simplement « associés » à l’une d’elles (montage légalement possible, mais interdit de fait sous le ministère Fioraso) et semblent ne pas s’en porter plus mal.
  8. L’ordonnance du 2 novembre 1945 dispose que les membres des sections du comité national sont nommés par le ministre sur proposition du directeur du CNRS ; l’élection est introduite ensuite : pour la moitié des membres en 1947 et pour les deux-tiers en 1982.
  9. La création de l’AERES en 2007 a privé le CoNRS de la mission d’évaluer les unités de recherche du CNRS ; les travaux préliminaires de 2019 à la Loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR) préparée par le ministère Vidal préconisent la suppression du CNU et donc de l’habilitation nationale à occuper les fonctions de maître de conférences ou de professeur et des promotions accordées par une autre instance que le président d’université.
  10. Voir Bruno Poucet et David Valence (éd.), La Loi Edgar Faure. Réformer l’université après 1968, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016. Voir également Antoine Prost, « 1968 : mort et naissance de l’université française », Vingtième siècle, 23, juillet-septembre 1989, p. 59-70 et le no 26 de la Revue d’histoire des sciences humaines, Les « années 68 » des sciences humaines et sociales.
  11. Ferry, philosophe et pionnier sur le thème, en fit un livre (Luc Ferry et Alain Renaut, La Pensée 68, Paris, Gallimard, 1988), Sarkozy et Pécresse furent plus concis : « Je veux tourner la page de Mai 1968 » (Nicolas Sarkozy, discours de campagne à Bercy, 29 avril 2007 ; Le Monde, 30 avril 2007, https://www.lemonde.fr/societe/article/2007/04/29/nicolas-sarkozy-veut-tourner-la-page-de-mai-1968_903432_3224.html) ; « Je propose aux Français de rompre réellement avec l’esprit, avec les comportements, avec les idées de Mai 68 […] de rompre réellement avec le cynisme de Mai 68 » (id., discours de campagne à Montpellier, 3 mai 2007 ; Le Monde, 4 mai 2007; « D’ici à 2012, j’aurai, je l’espère, réparé les dégâts de Mai 1968, qui avait cassé l’université. Pas seulement au sens propre en éclatant les disciplines dans des établissements séparés, mais aussi en instaurant une gouvernance illisible et en refusant la professionnalisation. » (Valérie Pécresse, entretien, Les Échos, 27 septembre 2010).
  12. Ceux cités plus haut et Nice, Grenoble et Lyon.
  13. Depuis que cet entretien a eu lieu, la nomination de Coulhon à la tête de l’HCERES, fortement contestée par un mouvement organisé d’universitaires et chercheurs, est devenue plus incertaine.
  14. Je vise ici les 180 signataires de la pétition de la « communauté scientifique » (rien moins que ça) demandant au président Macron une belle loi inégalitaire sur la recherche, publiée dans Le Monde du 20 février 2020 . Leur moyenne d’âge est 72 ans (voir « Quelques réponses aux questions fréquemment posées sur la loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR) », Groupe Jean-Pierre Vernant, http://www.groupejeanpierrevernant.info/#FAQLPPR, consulté le 11 juin 2020). Je crois pouvoir dire que cela n’est pas en soi un défaut, mais devient insupportable quand on condamne sans vergogne des cohortes de jeunes chercheurs et chercheuses à une précarité sans fin.
  15. En dépit du monopole attribué par la loi au HCERES, les sections du CoNRS continuent à examiner les dossiers des unités de recherche. Puisqu’« évaluer » leur est interdit, elles le font avec l’objectif de donner un « avis d’opportunité » sur le maintien des unités au sein du CNRS.
  16. Nicolas Dodier, « Penser un régime d’évaluation de la recherche scientifique », intervention lors du débat L’AERES et après ?, Paris, EHESS, 25 mars 2009.
  17. « Manuel Qualité de l’Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur », mars 2010.

Premières publications :

Christian Topalov, « Qui gouverne la science ? Langage et acteurs des politiques de la recherche et de l’enseignement supérieur en France », 
Revue d’histoire des sciences humaines, 36 | 2020, 205-220.
Également disponible en version électronique.

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Evaluation

Immagina di vivere in un mondo in cui la valutazione è dappertutto. Sei in una città europea, ma potresti anche essere negli Stati Uniti, l’importante è che tu sia da qualche parte in Occidente, in uno Stato cosiddetto liberale, e che tu sia là in questi anni, in questi giorni. Immagina di essere in Italia, a Milano, a Roma, oppure – perché no ? – a Trieste. Ma potresti anche essere in Francia, immagina, per esempio, di essere a Parigi. Sei uno dei tantissimi italiani che vivono a Parigi, che cercano lavoro, che trovano lavoro, che perdono il lavoro. Magari sei un cosiddetto lavoratore cognitivo – statuto che non si riesce mai a definire esattamente, eppure tutti sanno che cos’è –, hai fatto un dottorato, potresti persino averne fatti due – no, non è il tuo caso –, però hai fatto più di un post-doc. Immagina di svegliarti la mattina nel tuo appartamento e di dividere la tua giornata in due : di mattina studi e scrivi per trovare un’altra borsa di ricerca, di pomeriggio cerchi un lavoro qualsiasi, senza sapere esattamente quale, magari un boulot alimentaire – come dicono in Francia –, un lavoro tanto per campare, o forse no, cerchi il lavoro della vita, cerchi una svolta. Comunque sia, immagina di vivere in un mondo in cui la valutazione è dappertutto.

Già, perché di mattina, quando studi e scrivi e fai progetti per trovare una borsa di ricerca, hai costantemente a che fare con i meccanismi di valutazione che devono vagliare, discriminare, selezionare, gerarchizzare quei progetti. Meccanismi, macchine, dispostivi, apparati, congegni, procedure, processi, sistemi, metodi, norme – pensi. Sai che la domanda che hai presentato per una certa borsa è la numero tremilacinquecentoeccetera, sai che a ogni domanda corrispondono due lettere di raccomandazione scritte da autorevoli personalità scientifiche che valutano le qualità del candidato come eccellenti, non comuni, pregevoli, assolutamente rimarchevoli, sai che a tremilacinquecentoeccetera progetti – ma forse sono di meno, forse non tutti coloro che hanno attivato la procedura on-line per candidarsi e hanno ricevuto un numero di serie hanno poi portato a termine la domanda, poniamo che siano meno della metà, cioè millecinquecentoeccetera –, quindi sai che a millecinquecentoeccetera progetti corrispondono tremilaeccetera lettere di raccomandazione. Capisci che esiste una produzione su scala industriale di queste lettere e supponi che ci siano autorevoli personalità scientifiche che passano buona parte del loro tempo, quando la scadenza per la presentazione della domanda per una borsa si avvicina, a scrivere lettere di presentazione per persone che forse conoscono appena. Ti passa persino per la testa di intraprendere un’attività imprenditoriale di produzione di lettere di presentazione conto terzi, ci ridi sopra e trasferisci il balzano progetto nella seconda parte della giornata, quella in cui ti dedichi alla ricerca di un lavoro. Immagina di conoscere bene i meccanismi, i dispositivi, le procedure di valutazione dei progetti, perché ti è capitato, nel tuo piccolo, di prendervi parte come valutatore, e quindi sai bene che cosa significa effettuare una valutazione formalizzata attraverso un processo di double-blind peer review. Ti chiedi come faranno i valutatori a gestire una tale mole di progetti da valutare in tempi brevi, essendo – anche questo lo sai – la qualità media dei progetti molto alta, e ti rispondi che, in assenza di una macchina informatica in grado di gestire contemporaneamente l’aspetto oggettivo e soggettivo della valutazione, saranno la sorte e i rapporti di forza accademici a fare selezione.

Capisci che le borse che hai vinto fino a oggi le hai vinte grazie all’orrido e immorale caso – la fortuna di imbattersi in un referee favorevole, per esempio – e non tanto perché un gioco di valutazioni incrociate abbia reso infine giustizia al tuo merito. Immagina di chiederti il motivo di tale immane sforzo di valutazione e di altrettanto gigantismo burocratico, se è vero che l’elemento del caso, l’al di là del bene e del male che la buona valutazione – quella giusta – dovrebbe scacciare, finisce sempre per rientrare della finestra. Ti viene in mente di aver letto un libro di Béatrice Hibou che si intitola La bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale, che ti ha indicato nella burocratizzazione della politica, della pubblica amministrazione e della vita quotidiana il correlato di un governo neoliberale, e così non riesci a fare a meno di mettere in fila, in un catalogo infinito, tutte le pratiche burocratiche e di valutazione in cui sei coinvolto in questo esatto momento : ti sei iscritto al collocamento, hai chiesto il reddito minimo, stai cercando un altro appartamento in affitto, devi rinnovare la domanda di iscrizione alla biblioteca nazionale, hai aperto un conto in banca, stai per chiedere l’assicurazione sanitaria, hai inviato un articolo a una rivista, ti sei candidato per alcune borse di ricerca, ti sei candidato per diversi posti di lavoro – per ognuna di queste cose hai dovuto presentare un nutrito dossier pronto per un’attenta attività di valutazione. Ognuna di queste pratiche, presa singolarmente, è necessaria, è opportuna, quasi scontata, non c’è dubbio ! – pensi –, ma all’improvviso le consideri come un insieme, le immagini come un complesso non privo di un’involontaria coerenza. Senza contare il numero di questionari di valutazione che compili quando usufruisci di servizi su internet o per telefono, e d’un tratto ti ricordi anche i questionari che hai somministrato agli studenti dell’università, quelli che hai compilato quando hai seguito dei corsi come allievo, gli infiniti questionari di valutazione che gestivi quando lavoravi in un’azienda e avevi a che fare con il suo sistema qualità ISOqualchecosa. Ti ricordi la fine che facevano quei questionari, ti ricordi gli aggiustamenti, i piccoli trucchi per far combaciare le cose, per evitare problemi, per adempiere gli innumerevoli obblighi imposti dal sistema. Ti ricordi le statistiche che ne seguivano, e i loro usi propagandistici. Ti ricordi pure di aver letto, una volta, un manuale di management dedicato alle pratiche di valutazione del lavoro, un volume collettivo, e ricordi che uno degli autori, in uno slancio di franchezza, confessava che tali pratiche si rivelano, in fondo, inefficaci dal punto di vista del raggiungimento degli obiettivi che esse stesse si pongono. E tuttavia – diceva – vanno messe in opera, perché creano un clima di giustizia organizzativa, senza il quale, al giorno d’oggi, non è possibile motivare le persone. Quindi ripensi al libro di Béatrice Hibou sulla « burocratizzazione del mondo » e constati che risuona con la tua esperienza quotidiana. Comprendi che valutazione e burocrazia sono come due specchi contrapposti, e che quando si afferma la necessità di smontare i moloch burocratici del passato, della scienza dell’amministrazione del Novecento, in nome della flessibilità, beninteso, dell’appiattimento delle gerarchie, dell’empowerment, della « proattività », della presa di iniziativa individuale, della responsabilità, della creatività, allora un nuovo sistema (post)burocratico si disegna sullo sfondo di questi discorsi, e « valutazione » è il nome che più gli corrisponde. Stai immaginando di vivere in un mondo in cui la valutazione è dappertutto. Poi ti ricordi di aver studiato Michel Foucault e che in Italia è uscito un libro sulla cultura della valutazione che si intitola significativamente Valutare e punire, l’autrice si chiama Valeria Pinto. Immagina di procurarti quel libro, sai che un tuo amico italiano lo possiede, te lo presta, ecco, immagina di averlo già letto. Attraverso quel libro scopri una letteratura critica sul tema della valutazione che non conoscevi, e che ti parla di « audit society » o « evaluative society », di « inspection age », che ti parla della valutazione come tecnologia di governo, come modo di esistenza dello stato neoliberale. Allora vai a rivedere un libro di Foucault che si intitola Nascita della biopolitica, immagina di andare a recuperarlo nella pila di libri che hai accatastato sulla scrivania e di individuare quasi subito le pagine che ti interessano, pagine che, a suo tempo, avevi appuntato e sottolineato, pagine che ora rileggi quasi con una certa agitazione. Immagina di immaginarti di spiegare a un pubblico quello che stai leggendo, come se fossi in classe o in aula, perché è questo che fai sempre quando cerchi di fissare dei concetti o di chiarirli a te stesso. Così immagini, senza nemmeno rendertene conto, di fare una lezione in cui riassumi alcuni aspetti delle analisi del neoliberalismo condotte da Foucault in Nascita della biopolitica, che poi è l’edizione del corso che Foucault tenne al Collège de France nel 1979. « Ecco, vedete » – ti ritrovi a sussurrare in un’aula immaginaria – « Foucault, nel 1979, proseguirà la propria ricerca intorno alla razionalità di governo liberale e neoliberale come quadro di intelligibilità della biopolitica, insistendo ancora una volta sul venir meno delle tecnologie disciplinari in quanto cifra o forma egemone dell’esercizio del potere nelle società occidentali. La governamentalità dei nostri giorni, e forse anche quella a venire, si effettua per lo più a livello di una “tecnologia ambientale” che opera intorno agli individui, all’interno dei loro campi di “gioco”, arretrando in modo massiccio rispetto alla “tecnologia umana” dei sistemi normativo-disciplinari ». Stai dicendo che, secondo Foucault, il neoliberalismo sarebbe un’arte di governo che cede sul piano della disciplina che investe i corpi individuali per agire piuttosto sull’ambiente in cui « giocano » gli individui, modificandone le variabili. L’homo œconomicus teorizzato dai campioni del neoliberalismo americano è colui che risponde in modo sistematico alle modificazioni introdotte nell’ambiente : per governarlo non resta che lasciarlo fare, lasciarlo giocare, e intervenire sugli ambienti in cui si muove. Immagini una specie di governo indiretto e a distanza, che non può toccare gli individui se non per il tramite di un ambiente minuziosamente regolato, e immagini di essere libero, tu stesso, come un pezzo degli scacchi in una partita in stallo. Ma anche queste realtà ambientali, come i modelli antropologici liberali, non sono nulla di naturale – ti dici. Gli ambienti vanno creati, inventati e portati a un livello di realtà tale da poter funzionare come media di governo – sussurri nella tua aula immaginaria. Foucault le chiama « realtà di transazione », queste realtà ambientali che servono a governare, questi « correlati » della governamentalità – e te li immagini come degli oggetti, dei punti di presa, diafani e spettrali nella consistenza, solidissimi e reali negli effetti –, come la « società civile », la « sessualità », la « follia », dice Foucault. All’improvviso ti ritrovi in un mondo in cui i corpi sono mossi senza sosta da enti disincarnati che pure hanno la forza di dirigere le condotte, di muovere i gesti, di regolare i comportamenti, a cominciare dalla realtà di transazione più antica, l’anima – « prigione del corpo », vecchia storia –, fino a quelle più moderne e contemporanee : mercato, mercato del lavoro, economia della conoscenza, meritocrazia – pensi. Immagini di vivere in un mondo in cui la valutazione è dappertutto, perché la valutazione – ti dici – è una tecnologia ambientale di governo, un modo di « organizzare la libertà » – scrive Valeria Pinto. A partire dall’esperienza della valutazione, ti ritrovi intrappolato nel paradosso che Foucault pone al cuore della governamentalità liberale : governare attraverso la libertà, attraverso la produzione e il consumo di libertà. Immagina di vedere sfumare le distinzioni fra libertà e obbedienza, di vedere confondersi le frontiere fra « assoggettamento » e « soggettivazione », di averne persino abbastanza di queste fruste parole filosofiche. Allora precipiti al suolo di quello che stai facendo qui e ora e ti ritrovi bruscamente nel piccolo mondo di valutazioni accademiche in cui passi le mattinate. Immagina di esaminare con grande solerzia la funzione che ogni nodo, in questa trama di valutazioni, esercita rispetto ai comportamenti, ai gesti, alle condotte, alle forme di vita che riguardano te e i tuoi « simili ». Non cerchi dei rapporti di causa ed effetto fra pratiche di valutazione e formazione della mentalità di ogni individuo, cerchi piuttosto qualcosa come una combinatoria da descrivere ex post, a partire dai suoi effetti. Cerchi di farti un’immagine, pur piccola e tascabile, dell’operatività concreta di una tecnologia ambientale di governo. Provi ad abbozzare una mappa delle pratiche di autoregolazione di sé all’epoca della valutazione di tutti e di ciascuno, dentro l’economia della conoscenza, per vedere come un ambiente strutturato dalle pratiche di valutazione produca e organizzi la libertà degli individui che vi sono coinvolti. Pensi alla valutazione dei candidati all’Abilitazione scientifica nazionale, in Italia, pensi alle « mediane », alla classificazione delle riviste scientifiche, ai giudizi espressi dalle commissioni su ogni candidato e visibili in rete, e incroci tutto questo con le procedure di knowledge assessment che governano l’economia della conoscenza a partire dalle istituzioni europee. Ti fai un’immagine della figura di studioso che le pratiche di valutazione – le loro attese e i loro esiti – disegnano, e così ti immagini una figura, o meglio, un « profilo » che è quello di uno strenuo produttore di pubblicazioni scientifiche valutabili – e ti ritornano in mente le mail che hai ricevuto all’epoca della prima tornata di abilitazioni da parte di sedicenti editori scientifici : « gentile ricercatore, ci consegni il suo manoscritto in formato Word, entro pochi giorni andremo in stampa… », oppure ti ricordi di esserti imbattuto pure nell’arte di spezzare libri già pubblicati in una serie di altri libri che non andranno mai in commercio ma che, in quanto dotati di codice isbn, saranno comunque conteggiabili come pubblicazioni distinte. Un « doping di pubblicazioni », leggi nel libro di Valeria Pinto. Libri, articoli, saggi che difficilmente qualcuno leggerà, forse nemmeno i valutatori. Ti chiedi che ne è oggi dell’idea di « pubblico » e della sua relazione con il gesto della scrittura. Chi scrive, per chi lo fa ? Ti chiedi anche quali effetti produca sul piano della scrittura e dei suoi stili, dei suoi generi, delle sue forme questa corsa forsennata verso la solidificazione di ogni discorso teorico, critico, politico in oggetti scientifici valutabili, ti chiedi se resti qualcosa dell’elemento estetico della scrittura, come dei suoi inciampi, dei suoi paradossi, delle trasformazioni e degli abissi che essa impone al lavoro del pensiero. Immagini ancora quella figura di studioso – quel profilo – e vedi una silhouette dai contorni definiti, percepisci persino in te stesso il desiderio di coincidere con quella silhouette netta, chiara, piena compatta, coerente in tutte le sue parti : ogni eventuale elemento di « schizofrenia », o anche solo di eclettismo, è un evidente segno di immaturità scientifica. E poi pensi alle pratiche che l’autocostruzione di un profilo scientifico spendibile nel mercato della valutazione favorisce e sollecita. Ti ricordi una tua collega francese – stanca, estenuata – che una volta ti ha raccontato la sua vita da « Robin Hood » alla rovescia : « quando voglio organizzare un convegno internazionale – ti diceva – fisso una quota di partecipazione per i ricercatori giovani e sconosciuti, quelli che non contano nulla e che devono farsi un nome e una visibilità, e con i soldi che ricevo da loro pago le spese e i compensi per i keynote speakers, quelli importanti, con i quali devo tessere relazioni e fare “campagna elettorale” », « oppure – continuava –, se devo curare l’edizione inglese di un volume collettivo, in modo da aggiungere una riga “pesante” al mio cv, ma mi mancano i soldi per le traduzioni dei testi, allora faccio una call for translation e sfrutto il lavoro gratuito di chi ha bisogno di alimentare il proprio curriculum con una traduzione ». Immagini di vivere in un mondo in cui la valutazione è dappertutto, e immagini che questo mondo sia popolato da « asceti della performance » – come dice uno studioso di management francese – e da micro-sfruttatori del lavoro altrui, e vedi bene, nella tua immaginazione, come queste figure si confondano nei medesimi individui, transitino continuamente attraverso di loro, e costituiscano la variante intellettuale della libera impresa di sé al tempo della valutazione come tecnologia di governo. Pensi che molto si possa dire delle figure antropologiche che ti stai immaginando ma non che siano figure dell’obbligo o della coercizione, e nemmeno della servitù volontaria : nessuno è obbligato a fare quello che fa, in questo piccolo mondo libero e in overdose di pubblicazioni, saturo di discorso e punteggiato da continue prese di parola. Allora immagini altre mosse, perché capisci che per rendere inoffensivo il discorso esiste la censura ma esiste anche la sua proliferazione infinita ancorché disciplinata, come un continuo, sordo, ordinato brusio, e immagini di creare zone di silenzio e di ascolto come se fossero pratiche di sciopero, pensi a quel « divenire impercettibile » di cui parlavano Gilles Deleuze e Felix Guattari e di cui solo ora ti sembra di iniziare a capire qualcosa, immagini che quel « coraggio della verità » di cui ci si è riempiti la bocca nel tuo ambiente in questi ultimi anni possa avere a che fare più con una messa in sospensione del discorso che con l’ennesima presa di parola, ma hai già immaginato troppo, e la tua mattinata ormai è finita.

Immagina che ora sia pomeriggio, cioè la parte della giornata in cui devi cercare un lavoro che ti dia un salario, una fonte di reddito. Ti sei iscritto al collocamento, non ti hanno aiutato. Però ti hanno proposto di frequentare un atelier sulla creazione di impresa. Immagina di esserci andato : hai trovato consulenti seri e molto motivati, pronti ad accompagnarti nel tuo percorso imprenditoriale. Solo che tu non hai un progetto, lo devi ancora immaginare. Ti hanno riempito di informazioni, hai scoperto che in Francia esiste lo statuto di auto-imprenditore, che non è come la Partita Iva italiana, è una posizione che puoi aprire immediatamente in rete, è attiva da subito, se lavori, allora fatturi e paghi le tasse, se non lavori, non fatturi e non le paghi. Se non funziona, come l’hai aperta così la puoi chiudere. Quelli del collocamento ne sono entusiasti, consigliano a tutti di diventare auto-entrepreneurs. Immagina che proprio il giorno dopo una delle scuole di lingue alle quali ti sei proposto come insegnante di italiano ti risponderà – sarà l’unica a farlo – chiedendoti se sei disponibile ad assumere lo statuto di auto-imprenditore per l’insegnamento dell’italiano. Todos caballeros, ovvero tutti imprenditori – ti dirai. Ma non ti stupisci, perché conosci bene quel libro là, quello di Foucault, il corso al Collège de France del 1979, sempre quello. È quel libro che ti ha insegnato che lo sforzo utopico neoliberale coincide con la trasformazione della società in una società di unità-imprese, con la « demoltiplicazione » della forma-impresa come forma della soggettività. È stato quel libro, insieme a tutta una letteratura che si è sviluppata a partire da lì, a spiegarti che l’onnipresenza della formula « capitale umano » – mirabile invenzione della Scuola di Chicago – nel discorso pubblico, politico, economico significa « ognuno imprenditore di se stesso », ognuno impegnato a valorizzare quel capitale costituito dall’insieme delle proprie capacità, competenze, attitudini fisiche e psicologiche. Se la materia di cui è fatta la vita – immagini – deve essere gestita come capitale, quale forma deve assumere quella vita – la tua –, se non la forma dell’impresa ? Che l’impresa sia un’altra realtà di transazione – astratta, ineffabile, concretissima ? Ti viene da ridere, perché immagini di vedere ovunque realtà di transazione e superfici di attacco per una  e ti chiedi a quale livello di paranoia tu stia arrivando. Però – pensi –, Foucault ci ha insegnato, attraverso libri comeSorvegliare e punire e corsi al Collège de France come Il potere psichiatrico, che la posta in gioco del potere disciplinare, del potere che si esercita sulla vita, è di produrre un’anima intorno al corpo, di dare forma di anima – un’anima visibile e « autentica » – a un corpo ; un corpo che di per sé non è certo bruta sostanza biologica, passività in attesa di impressione, ma « corpo utopico », visibile e invisibile, aperto e chiuso, misterioso e trasparente, fucina permanente di forme possibili, fame e sete di soggettivazioni – ecco stai di nuovo immaginando di fare una lezioncina. Allora immagini di chiederti : come si fa a trasformare una vita in capitale umano ? E immagini di risponderti : modellando quella realtà di transazione che si chiama anima – la nietzschiana prigione del corpo – sulla forma dell’impresa. E come si fa ? – ti chiedi ancora. E che cosa c’entra la valutazione come tecnologia di governo ? Immagina di trovare la risposta in quello che stai facendo questo pomeriggio per cercare lavoro : curriculum e lettera di motivazione, curriculum e lettera di motivazione, curriculum e lettera di motivazione. Immagina di scrivere e riscrivere molte versioni del tuo curriculum e altrettante – anzi, ben di più – lettere di motivazione : dipende dal destinatario della tua candidatura, da chi valuterà il tuo dossier, dal tipo di impiego che stai « postulando », per usare un calco del termine francese che si usa per indicare la richiesta di lavoro e che trasmette molto bene la disposizione d’animo del demandeur d’emploi. Antica invenzione, il curriculum vitae. Ti sembra di aver letto che risalga alla fine dell’ottocento, che sia una pratica nata in ambito militare, come quasi sempre accade per le procedure di reclutamento e assunzione. Immagini però che tuo padre e tua madre non abbiano mai scritto un curriculum in vita loro, o forse una volta appena in tutta la loro esistenza di lavoratori attivi, e immagini bene. Invece tu, che speri di non essere nemmeno alla metà della tua vita, ne hai già scritti, diffusi e fatti esaminare a centinaia, forse se li sommi tutti superi il migliaio, e per un momento ti immagini come una stramba creatura ibrida, a metà fra la macchina e il vivente, che continuamente si sdoppia, si osserva, si contempla, si sorveglia, si governa – e fin qui tutto normale, pensi, è il movimento della coscienza, è il gioco delle istanze psichiche, è la condanna alla trascendenza dell’« animale che parla » –, e che però iscrive tutto questo nella struttura di un curriculum ; come le stampanti di una volta, quelle che vomitavano fogli infiniti e traforati, così tu non smetti di srotolare davanti a te stesso la tua vita, i tuoi gesti, le tue scelte, in forma di cv. Ti domandi se la tua immaginazione non stia esagerando, e ti rispondi chiedendoti quante volte, nella tua vita, tu abbia regolato le tue esperienze e le tue scelte in base alla loro pertinenza a un curriculum e alla loro capacità di aggiungervi una riga, quante volte tu abbia consegnato a quel curriculum, o alla sua idea, al suo fantasma, il potere di decidere sulla tua esistenza. Immagina che siano state tante, eppure troppo poche, infatti ne paghi le conseguenze, infatti, per l’ennesima volta, stai « postulando » un lavoro. Immagina di mentire almeno un po’, sia quando redigi il tuo curriculum, sia quando, attraverso la lettera di motivazione, lo spieghi, lo giustifichi, lo compatti, ne riempi i buchi. Immagina di non riuscire a coincidere con l’immagine vetrificata che dai di te stesso, di sfalsarla, ma pure di inseguirla, quell’immagine, e quel senso di coerenza, di pienezza, di lucidità che ne tiene insieme gli elementi, come se tu fossi sempre in ritardo sulla tua vita (sbirci la pila dei tuoi libri : comme si tu étais en retard sur la vie – ti suggerisce maliziosamente il dorso di un libricino di René Char). Immagina di inseguire quell’immagine come si insegue l’illusione dello specchio, con la sua capacità di solidificazione immaginaria, di « richiudere su di sé e nascondere per un momento l’utopia profonda e sovrana del nostro corpo », come ha detto una volta Foucault in una conferenza radiofonica del 1966. Il curriculum, specchio dell’anima. Per quanto tu menta, per quanto tu sia votato a una filosofica malafede, per quanto tu faccia professione di ironica distanza rispetto ai tuoi stessi sforzi di renderti oggetto appetibile sul mercato dei lavori, tu sai bene quanto sia importante modellizzare la tua storia all’interno di un profilo specifico, coerente, lineare, progressivo, disciplinato – e questo ti riporta, peraltro, alle pratiche di valutazione accademiche di questa mattina –, e perciò lo fai, e temi sempre di non farlo abbastanza. Pensi che bisognerà studiare, prima o poi, questo « gioco di verità » su di sé che si chiama curriculum vitae, e gli effetti collaterali di soggetto che si producono all’interno del gesto, continuamente rilanciato, di scrittura e riscrittura dell’immagine di sé. Intanto, immagini di vivere in un mondo in cui la (auto)valutazione è dappertutto. E, d’altronde, ti rendi conto che le pratiche di autovalutazione e autogoverno finalizzate all’accaparramento di una risorsa scarsa (il lavoro/reddito) in un mercato iper-competitivo sono codificate, istituite e validate all’interno delle stesse organizzazioni aziendali presso le quali ti candidi. Immagina, nfatti, di aver letto qualche manuale di management delle risorse umane, per provare a entrare nel mondo in cui vive chi ti valuta, oppure immagina di aver lavorato in quell’ambito, o nel campo della formazione continua, quella finanziata dalle istituzioni europee, quella che ha per obiettivo, come si dice in tutti i documenti ufficiali, la valorizzazione e lo sviluppo del capitale umano. Del resto, hai una formazione umanistica e se vuoi lavorare in un’azienda non puoi che entrare dalla porta delle risorse umane, come tutti i luoghi comuni sulla « occupabilità » degli « umanisti » ti insegnano. Questi manuali, queste esperienze, ti ripetono che il mondo è cambiato, il lavoro si è trasformato, e il bel mondo di Brecht, come diceva già Pasolini, non esiste più. Oh, che novità – ti dici : è da quando andavi a scuola che senti cantare la canzone della globalizzazione e della flessibilità, quella che annuncia che il conflitto non è più fra capitale e lavoro ma fra chi ha il coraggio di cavalcare la tigre del cambiamento e i rottami reazionari che vi si oppongono. In questo mondo nuovo – hai scoperto – i contratti giuridici che regolano i rapporti di lavoro sono inutili orpelli che irrigidiscono e appesantiscono le organizzazioni, che invece devono essere snelle e duttili, in grado di vibrare come un’ancia al soffio irregolare dei mercati. Un altro tipo di normatività deve intervenire a regolare il rapporto di lavoro – pardon, pensi : di collaborazione –, una normatività di tipo psicologico. Si dice « contratto psicologico », infatti, e si intende uno scambio di promesse che nel contratto giuridico non si può scrivere, o non si può scrivere del tutto. Questo è ciò che hai imparato. Ieri, il contratto psicologico era fatto di assoggettamento contro salario, di dedizione in cambio di impiego stabile ; oggi, è fatto di motivazione, implicazione, identificazione con l’impresa all’interno di un rapporto di lavoro volatile come un gas. Capitale e lavoro : immagini il due che diventa uno, e non certo perché la solida fatica del lavoro subordinato e comandato si disperda finalmente in una società di produttori liberi e indipendenti, ma perché – immagini – ciascuno diviene particella imperfetta che partecipa di una quasi-platonica idea imprenditoriale, ciascuno docile fibra di quell’universo che si chiama impresa. « Identificazione organizzativa » : immagina di aver appreso che questa nozione è una nozione decisiva nelle pratiche manageriali contemporanee. È l’identificazione con l’impresa che spinge le persone verso una postura proattiva e auto-imprenditoriale, che promuove il « commitment » e favorisce la stipula del contratto psicologico, in aziende in cui i subordinati sono collaboratori, la parola « controllo » si accompagna costantemente al prefisso « auto », e le persone devono fare appello alla propria personalità, più che alla gerarchia aziendale, per raggiungere gli obiettivi dell’organizzazione – come hai letto in un libro di management dedicato proprio all’identificazione organizzativa. Immagina di chiederti quanto tutto questo ti riguardi, o riguardi piuttosto un ristretto mondo di « quadri », immagina di chiederti quanto questi discorsi girino a vuoto su loro stessi o quanto trapassino in ciò che i filosofi chiamavano Zeitgeist, lo spirito del tempo. Immagina di ricordarti di quando lavoravi nella formazione continua e ti trovavi a organizzare corsi obbligatori di comunicazione e team working, gestione dello stress, creazione di impresa, tecniche di leadership ecc. per apprendisti commessi, tornitori, fresatori, addetti alle macchine a controllo numerico, elettricisti, idraulici ecc. ; immagina di ricordarti di quando, tempo fa, hai fatto un colloquio di gruppo per un posto di commesso in un supermercato e hai partecipato a un role playing in cui si trattava di decidere tutti insieme, attraverso un brain storming, quali sono le dieci qualità che definiscono un autentico leader al giorno d’oggi ; immagina di ricordarti che, colto alla sprovvista, hai fatto scena muta e infatti non hai avuto il posto ; immagina di prendere atto che il linguaggio manageriale di cui hai fatto esperienza nei libri sia lo stesso linguaggio che ritrovi nei documenti del Fondo Sociale Europeo e nella maggior parte del discorso politico che riguarda il lavoro, la scuola e l’università ; immagina di pensare che il confine fra le pratiche manageriali e ciò che dovrebbe stare loro di fronte, accanto o altrove sia un confine mobile e poroso, che forse non esiste nemmeno, e immagina di ipotizzare che gli stessi discorsi manageriali non siano altro che la codificazione momentanea di una tecnica di governo che, dal basso, li eccede, li sostiene e li fa funzionare. E siccome stai immaginando di vivere in un mondo in cui la valutazione è dappertutto, ti ricordi pure di aver letto nella letteratura manageriale che le pratiche di valutazione del lavoro, della performance, del potenziale della risorsa umana, hanno a che fare con la costruzione dell’« immagine di sé » – proprio così, dell’immagine di sé –, con la rappresentazione della propria personalità, della propria identità e del proprio ruolo sociale. Uno psicologo del lavoro francese, che si chiama Claude Lévy-Leboyer, ti ha insegnato che la costruzione dell’immagine di sé è la vera posta in gioco delle pratiche di valutazione del lavoro : ciò che consente alla risorsa umana di conoscere se stessa, di soddisfare l’« appetito di sapere » che la concerne, di accrescere la lucidità, la qualità e la pertinenza della propria immagine per potersi infine manifestare a se stessa, e per potersi trasformare, sviluppare, potenziare. Contemporaneamente, la valutazione delle risorse umane fornisce all’azienda una descrizione esatta dell’individuo, ne bracca la « verità », ne verifica la compatibilità con l’organizzazione, ne mappa il « potenziale umano » e traccia le linee del suo possibile sviluppo, consente di prevederne i comportamenti. Impari che la costruzione dell’immagine di sé è un elemento di quel contratto psicologico che sigla la corrispondenza di amorosi sensi fra l’individuo e l’impresa, è un elemento della retribuzione, a volte l’elemento principale, talora l’unico : lavora per me e ti dirò che sei. E ciò che puoi diventare. Ti chiedi quale forma prenda questa ennesima declinazione del « supplemento d’anima » che l’immagine di sé – come uno specchio – è in grado di secernere, e ti rendi conto che tutto ruota intorno al concetto di « competenza ». Immagini la tua stessa immagine – ciò che rincorri dal mattino al pomeriggio mentre insegui un lavoro – ed essa ti appare come una cartografia delle tue competenze, trasparente e accessibile alla coscienza, in grado di potenziare ciò che in una certa psicologia si chiama « autoefficacia ». Immagini te stesso come una costellazione di competenze che occorre conoscere, aggiornare, valorizzare, sviluppare, e sulle quali occorre investire. Le competenze : l’unica cosa che puoi diagnosticare e cambiare, quando la personalità resiste indefessa ai cambiamenti e l’inconscio – posto che tu ne abbia uno – sfugge per definizione al controllo del soggetto sovrano che vorresti essere. Le competenze : l’unica cosa che puoi gestire come se tu fossi il manager di te stesso. Stai cominciando a capire come, attraverso l’autentificazione di sé in quanto aggregato di competenze valutabili e traducibili in curriculum, si trasforma una vita – la tua – in capitale umano. Il curriculum, specchio dell’anima che si fa impresa.

È quasi sera, il tuo pomeriggio di ricerca di lavoro ormai è finito. Immagina di spegnere il computer con gli occhi lucidi di stanchezza, anche se non hai fatto nulla fuorché immaginare. Hai capito che la valutazione è quella tecnica di governo che tiene insieme le tue mattine e i tuoi pomeriggi, perché essa organizza – materiale e incorporea – gli ambienti in cui ti muovi, perché essa è il necessario strumento di misurazione del valore del tuo capitale umano e della remunerazione dei tuoi investimenti su di esso, perché essa ha a che fare con quelle scabrose questioni che riguardano l’identità, la soggettivazione, il riconoscimento, il narcisismo – chiamale come vuoi –, con la produzione di una vera immagine di sé. Hai capito che questa immagine è valore d’uso e valore di scambio nel mercato, posta in gioco di una micropolitica che investe i tuoi gesti quotidiani, punto di arrivo irraggiungibile di una teoria di esercizi che assomiglia a una weberiana ascesi intramondana, che assomiglia, tutto sommato, a qualcosa come una disciplina – uscita dalla porta, rientrata dalla finestra. Ti viene voglia di continuare e approfondire i tuoi studi, collegare le pratiche della valutazione alle analisi di Foucault sul potere pastorale e sulla confessione come dispositivo di soggettivazione, metterti anche tu a cercare la genealogia del management nelle tecniche cristiane di governo delle anime – tanto più che, prima di spegnere il computer, hai visto su internet che la Pontificia Università Lateranense, « nel solco dell’insegnamento di Papa Francesco », organizza il primo corso di « Management pastorale », finalizzato a « ottimizzare le risorse umane ed economiche, coniugando competenza e Vangelo » : il management, figliol prodigo, è tornato a casa. Ma alla fine non lo farai, penserai che non hai più tempo, anzi, che è tempo di disperdere questo sapere nelle pratiche di vita – le tue –, per cambiarle, per farle diventare loquaci, prima che esse divorzino per sempre dai bei discorsi ; penserai che al pessimismo della ragione – come diceva Franco Basaglia parafrasando Gramsci – si deve accoppiare l’ottimismo delle pratiche, perché tu non sei esterno al mondo della valutazione, e non ne uscirai fuori grazie a un balzo del discorso, e perché tu non sei una vittima : anche tu, come tutti, sei un uomo che valuta.

EvaluationImagine vivre dans un monde où l’évaluation est partout. Tu es dans une ville européenne, mais tu pourrais être aussi aux États-Unis, l’important est que tu sois quelque part en Occident, dans un état soi-disant libéral, et que tu sois là pendant ces années, pendant ces jours. Imagine être en Italie, à Milan, à Rome, ou bien –  pourquoi pas ? – à Trieste. Mais tu pourrais être aussi en France, imagine, par exemple, d’être à Paris. Tu es l’un des très nombreux Italiens qui habitent à Paris, qui cherchent du boulot, qui trouvent un boulot, qui perdent leur boulot. Peut-être, es-tu un soi-disant travailleur cognitif – statut qu’on n’arrive jamais à bien définir, et pourtant tout le monde sait ce que c’est –, tu as bien fait une thèse, même deux – en fait, non, ce n’est pas ton cas –, par contre tu as fait plusieurs postdocs. Imagine-toi te réveiller le matin dans ton appartement et diviser ta journée en deux parties : le matin, tu étudies et tu écris pour attraper une autre bourse de recherche, l’après-midi, tu cherches un travail quelconque, sans savoir exactement lequel, peut-être un boulot alimentaire – on dit comme ça, en France –, un travail pour gagner ta vie, ou non, peut-être tu cherches le travail de ta vie, tu cherches l’occasion de la changer, ta vie. En tout cas, imagine vivre dans un monde où l’évaluation est partout.

Oui, car le matin, quand tu étudies et tu écris pour trouver une bourse de recherche, tu as constamment affaire aux procédures d’évaluation qui sont censées apprécier, trier, discriminer, classer, différencier, sélectionner, hiérarchiser et finalement retenir ces projets. Procédures, mécanismes, machines, dispositifs, outils, apparats, processus, systèmes, méthodes, normes – tu penses. Tu sais d’ailleurs que le dossier que tu as envoyé pour postuler à cette bourse est le numéro trois mille cinq cent etc., tu sais que chaque dossier comporte deux lettres de recommandation écrites par des scientifiques renommés, décriant les qualités excellentes, extraordinaires, absolument remarquables du candidat, tu sais qu’à trois mille cinq cent etc. projets – mais peut-être qu’ils sont moins nombreux, peut-être que pas tous ceux qui ont démarré la procédure en ligne pour postuler que pas tous ceux qui ont démarré la procédure en ligne pour postuler et qui ont reçu un numéro de dossier ont mené à terme la demande, imaginons qu’ils soient moins de la moitié, c’est-à-dire mille cinq cent etc. –, donc tu sais qu’à mille cinq cent etc. projets correspondent trois mille lettres de recommandation. Tu comprends qu’il existe une sorte de production à l’échelle industrielle de ce genre de lettres, et tu supposes qu’il y a des scientifiques renommés qui passent une bonne partie de leur temps, lorsque la date limite pour postuler une bourse de recherche se rapproche, à écrire des lettres de recommandation pour quelqu’un qu’ils ne connaissent peut-être qu’à peine. Tu penses même monter une entreprise de production de lettres de recommandation en sous-traitance, tu en ris et tu décales ce drôle de projet pour la deuxième partie de ta journée, celle où tu te consacres à la recherche d’un emploi. Imagine toi bien connaître les procédures, les dispositifs, les protocoles d’évaluation des projets, parce que, toi-même, dans ta petite expérience, tu as été chargé d’évaluer, et du coup tu sais bien ce que signifie une évaluation formalisée à travers un processus de double-blind peer review. Tu te demandes comment ils font pour gérer l’évaluation d’une telle quantité de projets en si peu de temps, le niveau moyen des projets étant très élevé – cela aussi tu le sais bien –, et tu te réponds à toi même que, sans une machine informatique capable de gérer en même temps l’aspect objectif et subjectif de l’évaluation, ce seront la chance et les rapports de force académiques qui trancheront. Tu comprends que les bourses que tu as obtenues jusqu’ici, tu les as obtenues grâce à l’horrible et immoral hasard – la chance de tomber sur un referee favorable, par exemple –, et pas vraiment parce qu’un jeu d’évaluations croisées aurait enfin rendu justice à ton mérite. Imagine toi t’interroger sur les raisons de cet effort démesuré d’évaluation et de ce gigantisme bureaucratique, en n’oubliant jamais que le hasard, le par-delà le bien et le mal que la bonne évaluation devrait chasser, finit toujours par revenir par la fenêtre. Tu te souviens d’avoir lu un livre de Béatrice Hibou intitulé La bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale, qui t’a appris combien et comment la bureaucratisation de la politique, de l’administration publique et de la vie quotidienne ne sont que le reflet d’une gouvernementalité néolibérale, et du coup tu ne peux pas t’arrêter d’énumérer, dans un catalogue borgésien infini, toutes les pratiques bureaucratiques et d’évaluation qui te concernent à ce moment précis : tu t’es inscrit au pôle emploi, tu as demandé le RSA, tu cherches un appartement à louer, tu dois renouveler la carte de la Bibliothèque Nationale de France, tu as ouvert un compte bancaire, tu as demandé ta carte vitale, tu as envoyé un article à une revue de philosophie, tu as postulé des bourses de recherche ainsi que plusieurs offres d’emploi – pour chacune de ces activités il t’a fallu monter un dossier assez nourri et suffisamment robuste pour une évaluation très attentive. Toutes ces pratiques, prises individuellement, sont nécessaires, convenables, presque évidentes, aucun doute ! – tu penses –, mais tout à coup tu les vois comme un ensemble, tu les imagines comme un complexe qui ne manque pas d’une involontaire cohérence. Sans compter le nombre de questionnaires d’évaluation que tu remplis quand tu profites d’un service internet ou téléphonique, et aussitôt tu te souviens également des questionnaires de satisfaction que tu distribuais aux étudiants à l’université, de ceux que tu as remplis quand toi-même tu étais étudiant, des interminables questionnaires d’évaluation que tu gérais quand tu travaillais en entreprise et tu galérais avec son système qualité ISO quelque chose. Tu te souviens de ce qu’il en était finalement de ces questionnaires, tu te souviens des arrangements, des petits stratagèmes afin d’ajuster les choses, d’esquiver les problèmes, d’accomplir les obligations du système. Tu te souviens des statistiques qui en étaient tirées, et de leur usage de propagande. Tu te souviens également d’avoir lu, une fois, un manuel de management consacré aux pratiques d’évaluation du travail, un ouvrage collectif, et tu te souviens que l’un des auteurs, dans un élan de franchise, avouait que ces pratiques se révélaient, au fond, inefficaces par rapport a l’objectif même qu’elles se donnaient. Et pourtant – il disait –, il faut les mettre en place, puisqu’elles contribuent à créer un climat de justice organisationnelle, sans lequel, aujourd’hui, il n’est pas possible de motiver les gens. Donc, tu repenses au livre de Béatrice Hibou sur la bureaucratisation du monde et tu constates que cela résonne avec ton expérience quotidienne. Tu comprends qu’évaluation et bureaucratie ne sont que deux miroirs opposés et que lorsque l’on affirme la nécessité de démanteler les molochs bureaucratiques du passé, de la science de l’administration du 20e siècle, au nom de la flexibilité, bien sûr, du nivellement des hiérarchies, de l’empowerment, de la « proactivité », de la prise d’initiative individuelle, de la responsabilité, de la créativité, c’est à ce moment là qu’un nouveau système (post)bureaucratique va se dessiner comme arrière-plan de ces discours, et « évaluation » est le nom qui leur correspond le mieux. Tu imagines vivre dans un monde où l’évaluation est partout. Ensuite, tu te souviens que tu as étudié la pensée de Michel Foucault, et qu’en Italie il vient de paraître un livre sur la culture de l’évaluation qui s’intitule, justement, Valutare e punire – évaluer et punir –, dont l’auteur s’appelle Valeria Pinto. Imagine-toi te procurer ce bouquin, tu sais qu’un ami italien l’a, il te le prête, voilà, imagine que tu l’as déjà lu. Grâce à ce livre, tu découvres toute une littérature critique au sujet de l’évaluation que tu ne connaissais pas, et qui te parle d’audit society ou evaluative society, d’inspection age, qui te parle de l’évaluation comme technologie de gouvernement, comme mode d’existence d’un état néolibéral. Du coup, tu vas revoir un livre de Foucault qui s’intitule Naissance de la biopolitique, imagine le récupérer parmi les livres empilés sur ton bureau et retrouver tout de suite les pages qui t’intéressent, des pages qu’à l’époque tu avais bien notées et soulignées, des pages que, maintenant, tu lis avec une certaine agitation. Imagine d’imaginer expliquer à un public ce que tu es en train de lire, comme si tu étais dans une salle de cours, parce que c’est ce que tu fais toujours quand tu essaies de fixer des concepts ou de les expliquer à toi-même. Et comme ça, tu imagines, sans même t’en rendre compte, de donner un cours où tu résumes quelques aspects des analyses du néolibéralisme menées par Foucault dans Naissance de la biopolitique, qui est d’ailleurs le cours donné au Collège de France en 1979. « Vous voyez – tu te retrouves à chuchoter dans une salle de cours imaginaire –, Foucault, en 1979, poursuit sa recherche autour de la rationalité de gouvernement libéral et néolibéral en tant que cadre d’intelligibilité de la biopolitique, en insistant, une fois de plus, sur le déclin des technologies disciplinaires comme chiffre et forme hégémonique de l’exercice du pouvoir dans les sociétés occidentales. La gouvernementalité d’aujourd’hui, et peut-être celle à venir aussi, s’effectue surtout en tant que ‘technologie environnementale’ opérant autour des individus, au niveau des règles du jeu, tout en reculant par rapport à la ‘technologie humaine’ des systèmes normatifs-disciplinaires ». Tu es en train de dire que, selon Foucault, le néolibéralisme serait un art de gouvernement qui cède par rapport à la disciplinarisation des corps individuels pour agir plutôt sur l’environnement où les individus « jouent », en modifiant leurs variables. L’homo œconomicus théorisé par les maîtres à penser du néolibéralisme américain est celui qui répond systématiquement aux changements provoqués dans son environnement : pour le gouverner, il ne reste qu’à le laisser faire, le laisser jouer, en intervenant sur les environnements où il vit. Tu imagines une espèce de gouvernement indirect et à distance, qui ne peut pas toucher les individus qu’à travers un environnement minutieusement réglé, et tu imagines que toi-même, tu es libre comme une pièce d’échec dans une partie nulle. Mais ces réalités environnementales, ainsi que les modèles anthropologiques libéraux, ne sont en rien naturelles. Les environnements, il faut les créer, les inventer et les ramener à un niveau de réalité tel qu’ils puissent fonctionner comme média de gouvernement – chuchotes-tu dans ta salle de cours imaginaire. Foucault les appelle « réalités de transaction », ces réalités qui servent à gouverner, ces « corrélatifs » de la gouvernementalité – et tu les imagines comme des objets, des points de prise, diaphanes et spectraux dans leur texture, très solides et réels dans leurs effets –, comme, par exemple, la « société civile », la « sexualité », la « folie », dit Foucault. Tout à coup, tu te retrouves dans un monde où les corps sont poussés sans cesse par des êtres désincarnés qui pourtant ont la force de diriger les conduites, de remuer les gestes, de régler les comportements : à partir de la réalité de transaction la plus ancienne, l’âme – « prison du corps », vieille histoire –, jusqu’à celles les plus modernes : marché, marché du travail, économie de la connaissance, méritocratie – penses-tu. Imagine toi vivre dans un monde où l’évaluation est partout, car l’évaluation – te dis-tu –, c’est une technologie environnementale de gouvernement, une façon d’organiser la liberté, comme l’écrit Valeria Pinto. À partir de l’expérience de l’évaluation, tu te retrouves coincé à l’intérieur du paradoxe que Foucault place au cœur de la gouvernementalité libérale : gouverner à travers la liberté, par la production et la consommation de liberté. Imagine toi voir s’évanouir les distinctions entre liberté et obéissance ainsi que les frontières entre « assujettissement » et « subjectivation », et d’en avoir même marre de ces mots philosophiques épuisés. Du coup, tu reviens brusquement à ce que tu fais ici et maintenant, et soudain tu te retrouves dans le petit monde d’évaluations académiques où tu passes tes matinées. Imagine toi examiner, avec le plus grand zèle, la fonction que chaque nœud exerce – dans cette trame d’évaluations – par rapport aux comportements, aux gestes, aux conduites, aux formes de vie concernant toi-même et tes « semblables ». Tu ne cherches pas des rapports de cause à effet entre pratiques d’évaluation et formation des mentalités des individus, tu cherches plutôt quelque chose comme une combinatoire à décrire après-coup, à partir de ses effets. Tu cherches à te fabriquer une petite image de poche du fonctionnement concret d’une technologie environnementale de gouvernement. Tu essaies d’esquisser une carte des pratiques d’autorégulation de soi à l’âge de l’évaluation de tous et de chacun, à l’intérieur de l’économie de la connaissance, pour voir comment un environnement façonné par des pratiques d’évaluation produit et organise la liberté des individus impliqués. Tu penses aux pratiques d’évaluation des candidats à la qualification comme professeur universitaire en Italie (« l’Abilitazione Scientifica Nazionale »), aux « mediane », les lignes médianes qui établissent le nombre minimum de publications, au classement des revues scientifiques, aux rapports d’évaluation des jurys consultables en ligne pour chaque candidat, et tu croises tout cela avec les procédures de knowledge assessement qui gouvernent l’économie de la connaissance à partir des institutions européennes. Tu te fabriques une image du personnage de l’enseignant-chercheur que les pratiques d’évaluation – leurs attentes et leurs résultats – dessinent, et tu images une figure, ou mieux, un « profil » qui est celui d’un infatigable producteur de publications scientifiques évaluables – et tu te souviens des mails que tu as reçus, à l’époque du premier tour de la qualification, de la part de soi-disant maisons d’édition scientifiques : « Cher chercheur, nous vous invitons à nous confier votre manuscrit en format Word, nous pourrons bien l’imprimer dans quelques jours… », ou bien tu te souviens d’être tombé sur quelqu’un qui pratiquait l’art, assez répandu, de couper un livre en plusieurs morceaux pour en tirer d’autres livres qui ne seront jamais publiés mais qui, avec leur code ISBN, pourront être comptés en tant que publications distinctes. Un « doping de publications », lis-tu dans le livre de Valeria Pinto. Livres, articles, essais que sans doute personne ne lira jamais, les rapporteurs de la qualification, peut-être, non plus. Tu te demandes ce qu’il en est aujourd’hui de l’idée même de « public » et de sa relation avec le geste de l’écriture. Ceux qui écrivent, pourquoi le font-ils ? Au niveau de l’écriture et de ses styles, tu te demandes également quels effets cette course forcenée à la solidification de tout discours critique dans des produits scientifiques évaluables déterminera, tu te demandes s’il en reste quelque chose de l’élément esthétique de l’écriture, ainsi que de ses obstacles, ses paradoxes, des transformations et des abîmes qu’elle impose à la pensée. Tu imagines encore ce personnage de chercheur – ce profil –, et tu vois une silhouette aux contours bien définis, et tu ressens même à l’intérieur de toi-même le désir de correspondre à cette silhouette nette, claire, pleine, compacte, cohérente de toute part : chaque éventuel élément de « schizophrénie », ou seulement d’éclectisme, étant un signe évident d’immaturité scientifique. Ensuite, tu penses aux pratiques que l’autoproduction d’un profil employable dans le marché de l’évaluation favorise et sollicite. Tu te souviens d’une collègue française – fatiguée, épuisée – qui une fois t’a parlé de sa vie de « Robin des Bois » à l’inverse : « quand je dois organiser un colloque international – elle te disait –, j’établis des frais d’inscription pour les jeunes chercheurs pas connus, ceux qui comptent pour rien et qui doivent se faire connaître et gagner un peu de visibilité, et avec les sous que je reçois d’eux, je paie les keynote speakers, les professeurs importants, avec lesquels je dois tisser des relations ou faire de la ‘campagne électorale’ pour les concours », « ou bien – te disait-elle encore –, si je dois diriger l’édition d’un ouvrage collectif en anglais, afin d’ajouter une ligne importante à mon CV, mais je n’ai pas l’argent pour les traductions des textes, alors je vais faire une call for translations et je profite du travail gratuit de ceux qui ont besoin de nourrir leur CV avec une traduction ». Tu imagines de vivre dans un monde où l’évaluation est partout, et tu imagines que ce monde est peuplé d’« ascètes de la performance » – comme le dirait un professeur de gestion que tu connais, Éric Pezet – et de micro-exploiteurs du travail d’autrui, et tu vois bien, dans ton imagination, comme ces figures se confondent dans les mêmes individus, les traversant sans cesse, et comme elles constituent la déclinaison intellectuelle de la libre entreprise de soi à l’âge de l’évaluation en tant que technologie de gouvernement. Tu penses qu’on peut dire tout et n’importe quoi des figures anthropologiques que tu es en train d’imaginer, mais non pas qu’elles soient des figures de l’obligation et de la coercition, et même pas de la servitude volontaire : personne n’est obligé de faire ce qu’il fait, dans ce petit monde libre et en overdose de publications, saturé de discours et ponctué de prises de parole continuelles. Du coup, tu imagines d’autres gestes, puisque tu comprends que pour rendre le discours inoffensif, il y a la censure, mais il y a aussi bien sa prolifération infinie quoique disciplinée, comme un bourdonnement continuel, sourd et ordonné, et tu imagines créer des zones de silence et d’écoute comme si elles étaient des pratiques de grève, tu penses à ce « devenir-imperceptible » dont parlaient Gilles Deleuze et Felix Guattari et dont il te semble comprendre quelque chose que maintenant, tu imagines que ce « courage de la vérité » dont on a beaucoup parlé dans ton milieu pendant ces dernières années puisse avoir affaire moins à l’énième prise de parole qu’à une mise en suspens du discours, mais tu as déjà trop imaginé, et ta matinée est désormais finie.

Imagine que maintenant c’est l’après-midi, c’est-à-dire la partie de la journée où tu dois chercher un travail et un salaire. Tu t’es inscrit au pôle-emploi, ils ne t’ont pas aidé. Par contre, ils t’ont proposé de fréquenter un atelier sur la création d’entreprise. Imagine que tu y sois allé : tu as rencontré des conseillers sérieux et très motivés, prêts à t’accompagner dans ton parcours entrepreneurial. Sauf que tu n’as pas un projet, tu dois encore l’imaginer. Ils t’ont donné beaucoup d’informations, tu as découvert qu’en France il existe le statut d’auto-entrepreneur, ce qui n’est pas comme la Partita Iva italienne, il s’agit en fait d’un statut que tu peux activer tout de suite en ligne, si tu travailles, alors tu factures et tu cotises, si tu ne travailles pas, tu ne vas ni facturer ni cotiser. Et si ça ne marche pas, tu clôtures ton statut. Les agents du pôle-emploi en sont enthousiastes, ils conseillent à tout le monde de devenir auto-entrepreneur. Imagine que juste le lendemain l’une des écoles de langues auxquelles tu as postulé comme professeur d’italien va te répondre – ce sera la seule à le faire – en te demandant de prendre le statut d’auto-entrepreneur pour l’enseignement de l’italien. Todos caballeros, voire tous entrepreneurs – te dis-tu. Mais cela ne t’étonne pas, parce que tu connais bien ce livre-là, celui de Foucault, le cours au Collège de France de 1979, toujours celui-là. C’est ce livre qui t’a appris que l’effort utopique néolibéral correspond à la transformation de la société dans une société faite d’unités-entreprises, avec la « démultiplication » de la forme-entreprise en tant que forme de la subjectivité. C’était ce livre, avec toute la littérature qui s’est développée à partir de là, qui t’a expliqué que l’omniprésence de la formule « capital humain » – formidable invention de l’École de Chicago – dans le discours politique et économique signifie « chacun entrepreneur de soi-même », chacun engagé dans la valorisation de ce capital qui coïncide avec l’ensemble de ses propres capacités, compétences, attitudes physiques et psychologiques. Si la matière dont la vie est faite – imagines-tu – doit être gérée en tant que capital, quelle forme devra-t-elle prendre cette vie – la tienne – sinon la forme de l’entreprise ? L’entreprise, est-elle une autre réalité de transaction – abstraite, ineffable, et concrète pourtant ? Et finalement tu as envie de rire, tellement tu vois partout des réalités de transaction ainsi que des superficies d’attaque pour une gouvernementalité, et tu te demandes à quel niveau de paranoïa tu es parvenu. Et pourtant, tu penses, Foucault nous a appris, grâce à des livres comme Surveiller et punir et des cours au Collège de France comme Le pouvoir psychiatrique, que l’enjeu du pouvoir disciplinaire, du pouvoir qui s’exerce sur la vie, c’est de produire une âme autour du corps, de donner une forme d’âme – une âme visible et « authentique » – à un corps ; un corps qui, en soi, n’est pas du tout substance biologique brute, cire attendant l’impression d’un sceau, mais « corps utopique », visible et invisible, ouvert et fermé, mystérieux et transparent, foyer permanent de formes possibles, faim et soif de subjectivations – voilà, tu t’imagines encore de donner un petit cours. Du coup, tu te poses la question : comment transformer une vie en capital humain ? Et tu imagines la réponse : en façonnant cette réalité de transaction qu’on appelle âme – la nietzschéenne prison du corps – selon la forme de l’entreprise. Et comment cela se fait ? – te demandes-tu encore. Et quel lien avec l’évaluation comme technologie de gouvernement ? Imagine que tu trouves la réponse en ce que tu es en train de faire cet après-midi pour chercher du boulot : CV et lettre de motivation, CV et lettre de motivation, CV et lettre de motivation. Imagine toi écrire et réécrire plusieurs versions de ton CV et autant – même plus – de lettres de motivation : ça dépend du destinataire de ta candidature, de qui va évaluer ton dossier, du genre d’emploi que tu postules. Ancienne invention, le curriculum vitae. Il te semble avoir lu que ça remonte à la fin du 19e siècle que c’est une pratique née dans le milieu militaire, et c’est presque toujours comme ça quand il s’agit de pratiques de recrutement et d’embauche. Tu imagines quand même que ton père et ta mère n’ont jamais écrit un CV de toute leur vie, peut-être juste une fois pendant leur entière vie de travailleurs, et tu imagines bien. Toi, par contre, qui espères être à moins de la moitié de ta vie, tu en as déjà écrits, envoyés et faits examiner des centaines, peut-être, si tu les comptes, ils vont dépasser le millier, et pour un moment tu t’imagines comme une étrange créature hybride, entre la machine et l’homme, qui sans cesse se redouble, s’observe, se contemple, se surveille, se gouverne – et jusqu’ici, rien d’étrange, tu penses, c’est le mouvement de la conscience, le jeu des instances psychiques, la condamnation à la transcendance de l’« animal qui parle » –, mais qui inscrit tout cela dans la structure d’un CV, comme les imprimantes d’autrefois, celles qui vomissaient des feuilles perforées et interminables, ainsi tu ne cesses pas de déplier en face de toi-même ta vie, tes gestes, tes choix, sous la forme d’un CV. Tu te demandes si ton imagination n’en rajoute pas, et tu te réponds en te demandent combien de fois, dans ta vie, as-tu réglé tes expériences et tes choix selon leur pertinence à un CV et leur capacité d’y ajouter une ligne, combien de fois as-tu consigné, à ce CV-là, à son idéal, à son phantasme, le pouvoir de décider de ton existence. Beaucoup de fois, te dis-tu, et pourtant trop peu, vu que tu en paies les conséquences, étant donné que, pour l’énième fois, tu postules un emploi. Imagine mentir au moins un peu, quand tu rédiges ton CV et quand, dans la lettre de motivation, tu l’expliques, tu le justifies, tu en remplis les trous. Imagine ne pas arriver à coïncider avec l’image vitrifiée que tu donnes de toi-même, imagine la décaler, mais aussi la poursuivre, cette image, et son sens de cohérence, de plénitude, de lucidité, « comme si tu étais en retard sur la vie » – il te suggère avec malice un petit bouquin de René Char, caché dans tes livres de philo. Imagine poursuivre cette image comme on poursuit l’illusion du miroir, avec sa capacité de solidification imaginaire, de refermer et « cacher un instant l’utopie profonde et souveraine de notre corps », comme l’a dit une fois Foucault dans une conférence radiophonique en 1966. Le CV, miroir de l’âme. Quoique tu mentes, quoique tu sois voué à une philosophique mauvaise foi, quoique tu fasses profession de distance ironique par rapport à tes efforts de te rendre objet désirable sur le marché du travail, tu sais bien combien il est important de modéliser sa propre histoire dans un profil spécifique, cohérent, linéaire, progressif, discipliné – et cela te ramène, par ailleurs, aux pratiques d’évaluation de ce matin –, et du coup tu le fais, et tu crains de ne pas le faire assez. Tu penses qu’il faudra étudier, tôt ou tard, ce « jeu de vérité » sur soi-même qu’on appelle curriculum vitae, ainsi que les effets collatéraux de subjectivation qui se produisent à l’intérieur du geste, sans cesse relancé, d’écriture et réécriture de l’image de soi. Pour l’instant, tu imagines vivre dans un monde où l’(auto)évaluation est partout. Et d’ailleurs, tu te rends aussi compte que les mêmes pratiques d’autoévaluation et d’autogouvernement mises en place pour décrocher un boulot dans un marché hyperconcurrentiel sont codifiées, instituées et validées à l’intérieur même des entreprises auprès desquelles tu postules. Imagine, en effet, d’avoir lu quelques manuels de gestion de ressources humaines, pour essayer d’entrer dans le monde où les gens qui t’évaluent vivent ou bien imaginent avoir travaillé dans ce domaine, ou dans celui de la formation continue, financée par les institutions européennes, celle qui a pour but la valorisation et le développement du capital humain. Tu as, d’ailleurs, une formation en sciences humaines, et si tu veux travailler en entreprise, tu ne peux qu’entrer par la porte des ressources humaines, selon tous les lieux communs sur l’« employabilité » des « humanistes ». Ces manuels, ces expériences te répètent que le monde a changé, le travail s’est transformé, et le beau monde de Brecht, comme le disait déjà Pasolini, n’existe plus. Quelle nouveauté ! – tu te dis : c’est depuis le lycée que tu entends la chanson de la mondialisation et de la flexibilité, celle qui annonce que le conflit n’est plus entre capital et travail mais entre ceux qui ont le courage de prendre le train du changement et les réactionnaires qui cherchent à l’arrêter. Dans ce nouveau monde – tu l’as découvert –, les contrats juridiques qui règlent les relations de travail ne sont que des oripeaux inutiles qui en revanche rendent les organisations rigides et lourdes, alors qu’elles doivent être, aujourd’hui, souples et ductiles, à même de vibrer comme une anche au souffle irrégulier des marchés. Il faut qu’un autre genre de normativité intervienne pour régler la relation de travail – pardon : le rapport de collaboration –, une normativité d’ordre psychologique. On parle de « contrat psychologique », en fait, ce qui signifie un échange de promesses qui ne s’écrit pas dans le contrat juridique, du moins pas entièrement – c’est ce que tu as appris. Auparavant, le contrat psychologique se faisait en termes d’assujettissement contre salaire, de dévouement en échange d’un emploi stable ; aujourd’hui, il est fait de motivation, implication, identification avec l’entreprise, dans une relation de travail qui devient volatile comme un gaz. Capital et Travail : tu imagines le Deux qui devient Un, et non pas parce que la fatigue solide du travail subordonné et commandé se disperserait enfin dans une société de producteurs libres et indépendants, mais parce que – imagines-tu – chacun devient une particule imparfaite qui participe à une idée quasi-platonique d’entreprise, une fibre docile de cet univers qu’on appelle entreprise. « Identification organisationnelle » : imagine d’avoir bien compris que cette notion est une notion fondamentale dans les pratiques managériales contemporaines. C’est l’identification avec l’entreprise qui pousse les gens vers une posture proactive et auto-entrepreneuriale, qui promeut le commitment et favorise le contrat psychologique, dans des entreprises où les salariés sont des collaborateurs, le mot « contrôle » est toujours accompagné par le préfixe « auto », et les gens doivent faire appel moins à la hiérarchie qu’à leur propre personnalité pour atteindre les objectifs de l’entreprise – comme tu l’as lu dans un livre de management consacré à l’identification organisationnelle. Tu te demandes si tout cela te concerne ou s’il s’agit de quelque chose qui ne regarde que le monde des managers et cadres, si ces discours tournent dans le vide ou s’ils font partie de ce que les philosophes appelaient Zeitgeist, l’esprit du temps. Tu te souviens de quand tu travaillais dans le domaine de la formation continue et que tu organisais des cours obligatoires de communication et team working, de gestion du stress, de création d’entreprise, de techniques de leadership, etc. pour des apprentis ouvriers tourneurs, fraiseurs, opérateurs sur machines à commande numérique, ou bien plombiers, électriciens, vendeurs, etc. ; tu te souviens de quand, il y a quelque temps, tu as fait un entretien de groupe pour un poste de vendeur dans un supermarché et tu as participé à un role playing où il s’agissait de décider tous ensemble, en mettant en scène un brain storming, quelles sont les dix qualités qui définissent un vrai leader d’aujourd’hui ; tu te souviens que, pris au dépourvu, tu n’as rien dit et en fait tu n’as pas obtenu le poste ; tu te souviens que le langage managérial que tu retrouves dans les livres, tu le repères aussi bien dans les documents du Fond Social Européen et dans la plupart du discours politique qui concerne le travail, l’école, l’université ; du coup tu penses que la frontière entre les pratiques managériales et ce qui devrait en être étranger, hétérogène ou du moins différent, cette frontière peut-être n’existe même pas, et tu imagines que les discours managériaux ne sont que la codification contemporaine d’une technique de gouvernement qui, du sol, les excède, les soutient, les fait fonctionner. Et comme tu imagines de vivre dans un monde où l’évaluation est partout, tu te souviens aussi d’avoir lu dans la littérature managériale que les pratiques d’évaluation du travail, des performances, du potentiel de la ressource humaine ont affaire à la construction de l’« image de soi » – oui, de l’image de soi –, à la représentation de sa propre personnalité, de son propre rôle social. Un psychologue du travail qui s’appelle Claude Lévy-Leboyer t’a appris que la construction de l’image de soi est le véritable enjeu des pratiques d’évaluation du travail, ce qui permet à la ressource humaine de se connaître elle-même, de satisfaire l’« appétit de savoir » qui la concerne, d’augmenter la lucidité, la qualité et la pertinence de sa propre image pour pouvoir enfin se manifester à soi-même et se transformer, développer, augmenter sa puissance. En même temps, l’évaluation des ressources humaines fournit à l’entreprise une description exacte de l’individu, en traquant sa vérité, en vérifiant sa compatibilité avec l’organisation, en saisissant son potentiel, en traçant les lignes de son développement possible. Tu apprends que la construction de l’image de soi est l’un des éléments de ce contrat psychologique qui scelle le lien immatériel entre l’individu et l’entreprise, c’est l’un des éléments de la rétribution aussi, parfois le plus important, parfois le seul : travaille pour moi et je te dirai qui tu es. Et qui tu peux devenir. Tu te demandes quelle forme va-t-elle prendre cette énième déclinaison du « supplément d’âme » que l’image de soi – comme un miroir – peut insuffler dans les individus, et tu te rends compte que tout pivote autour de la notion de « compétence ». Tu imagines ton image – celle que tu poursuis du matin au soir pendant que tu cours après un boulot –, et elle se manifeste comme une cartographie de tes compétences, transparente et bien accessible à la conscience, capable de renforcer ce qu’une certaine psychologie appelle « auto-efficacité ». Tu t’imagines toi-même comme une constellation de compétences qu’il faut connaître, mettre à jour, valoriser, et sur lesquelles il faut que tu investisses. Les compétences : la seule chose que tu peux diagnostiquer et changer, quand ta personnalité résiste tenacement aux changements, et l’inconscient – postulant que tu en aies un –, échappe par définition à la maîtrise du sujet souverain que tu voudrais être. Les compétences : la seule chose que tu peux gérer comme si tu étais le manager de toi-même. Tu commences à comprendre comment, à travers l’authentification de soi en tant qu’agrégation de compétences évaluables et traduisibles en CV, une vie – la tienne – se transforme en capital humain. Le CV, miroir d’une âme qui se fait entreprise.

C’est presque le soir, ton après-midi de recherche de travail est désormais terminé. Imagine éteindre l’ordinateur, les yeux qui brillent de fatigue, même si tu n’as rien fait sauf imaginer. Tu as compris que l’évaluation est cette technique de gouvernement qui relie tes matinées et tes après-midis, puisqu’elle organise les environnements dans lesquels tu vis, puisqu’elle est le nécessaire outil de mesure de la valeur de ton capital humain et des investissements que tu en as faits, puisqu’elle a affaire à ces questions scabreuses qui concernent l’identité, la subjectivation, la reconnaissance, le narcissisme – appelle-les comme tu veux –, à la production d’une véritable image de soi. Tu as compris que cette image est valeur d’usage et valeur d’échange dans le marché, enjeu d’une micro-politique qui investit tes gestes quotidiens, point d’arrivée inatteignable d’une théorie d’exercices qui ressemble à une ascèse wébérienne intramondaine, qui ressemble, finalement, à quelque chose comme une discipline – sortie par la porte, rentrée par la fenêtre. Tu as envie de poursuivre et approfondir tes études, de relier les pratiques d’évaluation aux analyses de Foucault sur le pouvoir pastoral et sur l’aveu comme dispositif de subjectivation, de te mettre toi aussi à chercher la généalogie du management dans les techniques chrétiennes de gouvernement des âmes – d’autant plus que tu as vu sur internet, juste avant d’éteindre l’ordinateur, que la Pontificia Universitas Lateranensis, « en suivant l’enseignement du Pape François », organise le premier cours de « management pastoral » pour « optimiser les ressources humaines et économiques, en alliant compétence et Évangile » : le management, fils prodigue, est revenu à la maison. Mais finalement tu ne le feras pas, tu te diras que tu n’as plus de temps, au contraire, qu’il est temps de disperser ce savoir dans les pratiques de vie – les tiennes –, pour les changer, pour les rendre loquaces, avant qu’elles divorcent pour toujours des beaux discours ; tu te diras qu’au pessimisme de la raison – comme le disait Franco Basaglia en paraphrasant Gramsci – il faut coupler l’optimisme des pratiques, parce que tu n’es pas en dehors du monde de l’évaluation, et tu n’en sortiras pas grâce à un bond du discours, et parce que tu n’es pas une victime : toi aussi, comme tout le monde, tu es un homme qui évalue.

Pubblicato il 9 febbraio 2015,
è apparso sul numero 4 di “Im@ago” (imagojournal. it), nella sezione “L’immaginario della valutazione”,
a cura di Valeria Pinto e Massimiliano Nicoli.

Première publication en français dans la Revue Economique et Sociale (vol. 74, n° 2, juin 2016, p. 87-97).

Météo des Luttes septembre-octobre 2019

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Météo des Luttes – Septembre-Octobre 2019 –

Barometer of struggles – September-October 2019 –

Streikwetterdienst – September-Oktober 2019 –

Barómetro de las luchas – Septiembre-Octubre de 2019 –

Meteo delle lotte – Settembre-Ottobre 2019 –

Clima das lutas – Setembro-Outubro de 2019 –

Aux quatre coins de la planète, des étudiants, des universitaires, des chercheurs, mais aussi des lycéens ou des enseignants, se mobilisent pour s’opposer aux politiques néolibérales et conquérir de nouveaux droits. Et la plupart du temps, nous n’en savons rien ou si peu…
Nous nous proposons donc de tenir sur ce blog une « météo des luttes », organisée sous la forme de textes courts, de « brèves », suivis de liens à consulter ou de documents à télécharger.
Dans ce bulletin météo, nous vous signalons quelques-uns de ces combats, locaux et universels...

All over the world, students, academics, researchers, as well as high school students and teachers are mobilizing to oppose neoliberal policies and conquer new rights. But most of the time, we hear little or no wind of it...
We therefore propose to keep on this blog a “barometer of struggles” organized in the form of news in brief, followed by links to consult or documents to download.
In this weathercast, we signal to you a few of these recent fights, local and universal…

Überall auf der Welt kämpfen Studierende, Lehrende und Forschende, aber auch SchülerInnen oder gar Eltern, gegen neoliberale Politik und für neue Rechte. Davon erfahren wir in der Regel nur wenig…
Auf dieser Seite verzeichnen wir also einen wissenschaftlichen Streikwetterdienst aus kurzen Texten und Meldungen mit Links und Dokumenten zum Herunterladen.
In diesem Bericht stellen wir Euch einige dieser lokalen und allgemeinen Kämpfe vor.

En todas partes del mundo, estudiantes, académicos, investigadores, pero también estudiantes y profesores de secundaria se movilizan para oponerse a las políticas neoliberales y conquistar nuevos derechos. Pero la mayor parte del tiempo, no sabemos nada o muy poco....
Por lo tanto, proponemos mantener en este blog un "barómetro de las luchas", organizado en forma de resúmenes, seguidos de enlaces para consultar o documentos para descargar.
En este reporte meteorológico, señalamos algunas de estas luchas, locales y universales…

In tutto il mondo, studenti, accademici, ricercatori, ma anche studenti delle scuole superiori e insegnanti si stanno mobilitando per contrastare le politiche neoliberali e conquistare nuovi diritti. E il più delle volte non ne sappiamo nulla, o molto poco...
Proponiamo quindi di tenere su questo blog un "meteo delle lotte", organizzato in forma di brevi testi, seguiti da link da consultare o documenti da scaricare.
In questo bollettino meteorologico, diamo notizia di alcune lotte, locali e universali…

Em todo o mundo, estudantes, acadêmicos, pesquisadores, mas também estudantes do ensino médio e professores estão se mobilizando para se opor às políticas neoliberais e conquistar novos direitos. E, na maioria das vezes, não sabemos nada ou tão pouco acerca disso...
Propomos portanto manter neste blog um "clima das lutas", composto por textos curtos, "resumos", seguidos de links para consulta ou documentos para download.
Neste boletim meteorológico, relatamos algumas dessas batalhas, locais e universais…

  1. Monde

    La grève mondiale de la jeunesse pour le climat du 20 septembre a mobilisé plus de 4 millions de manifestants sur tous les continents.

    The global climate strike of September 20th has mobilised more than 4 million activists all over the continents.

    La mobilización mundial de la juventud por el climá del 20 de Septiembre ha reunido más de 4 millones de activistas en todos los continentes.

    A mobilição global juvenil do clima de 20 de setembro mobilizou mais de 4 milhões de pessoas de manifestantes em todos os continentes.

    Der globaler klimatstreik vom 20. September mobilisierte mehr als 4 Millionen Menschen von Demonstranten auf allen Kontinenten.

  2. Afrique
    • Burundi
      BurundiLes étudiants congolais arrêtés et brutalisés par la police burundaise.
    • Mauritanie
      Mauritanie600 élèves mauritaniens titulaires du Baccalauréat, ayant atteint l’âge limite de 25 ans, sont interdits d’inscription à l’université publique. Ils sont exclus par une mesure gouvernementale « qui rentre dans le cadre d’une réforme de l’enseignement », selon le ministre de l’Enseignement supérieur.
    • Sénégal
      Sénégal

      La grève mondiale de la jeunesse pour le climat du 20 septembre a mobilisé plus de 4 millions de personnes sur tous les continents. Au Sénégal, pays d’Afrique de l’Ouest touché par l’avancée du désert, la déforestation et l’érosion côtière, la mobilisation est restée modeste, selon la presse locale. À Thiès, un étudiant paye d’une mâchoire fracturée sa lutte pour le climat.

      Tandis que plusieurs grèves éclatent en octobre dans différentes universités pour revendiquer de meilleures conditions de vie et revoir la politique d’orientation des étudiants.

    • South Africa
      AfriqueDuSudUniversity campus shuts after protests in which cows are killed on 31 August.
      Seven students, including Nelson Mandela University students representative council chairperson Bamanye Matiwane, have been arrested following protest action at the university's Port Elizabeth campus on Monday.
      It is believed students protested because of safety and security concerns at the university.
    • Uganda
      OugandaMakerere University was this week a centre of violent protests where security and students clashed after the latter went on strike to protest against a 15 per cent tuition policy that was recently approved.
  3. Amérique du Sud
    • Chile
      Chile La protesta estudiantil empezada contra el aumento del metro derivó en una crisis social, con los manifestantes en las calles luchando por la dignidad despuès de 40 años de políticas neoliberales llevadas en el país desde la dictadura de Pinochet (1973-1990).
      La semana del 14 de octubre ha estado marcada por la evasión masiva en el Metro de Santiago iniciada por estudiantes secundarios, que poco a poco a sumado a usuarios en protesta por el alza en el precio del pasaje del sistema de transporte subterráneo.
      Unos comparan el movimiento a la revolución de la Chaucha hace 70 años.
      A pesar de la revocación del « tarifazo » por el gobierno Piñera, se han extendido las protestas en todo el país.

      Il y a 2 semaines, les lycéens chiliens ont commencé à frauder dans le métro pour protester contre la hausse du prix du ticket et les injustices du néolibéralisme dont le Chili a été le plus grand laboratoire mondial pendant la dictature de Pinochet (1973-1990). Depuis un soulèvement populaire est en place. Un entretien intéressant avec un manifestant dans Lundi matin pour comprendre le contexte général de ces énormes manifestations au Chili.
    • Colombie
      ColombieLa marcha de los estudiantes en Bogota termina con fuertes disturbios. Con disfraces, máscaras y catrinas, miles de estudiantes se movilizaron el jueves 31 de octubre desde diferentes puntos de Bogotá para defender, entre otros temas, la autonomía y el uso excesivo de la fuerza por parte de los uniformados en otras regiones.
    • Perú
      PerúAlumnos de la Universidad San Luis Gonzaga de Ica (UNICA) protagonizaron una batalla campal al interior y a las afueras de la casa de estudios, luego que un grupo de ellos intentara tomar el campus para hacer escuchar sus exigencias.
      De acuerdo a información brindada por algunos estudiantes, en una reunión llevada a cabo la mañana de este miércoles 11, un grupo acordó realizar la toma ya que se oponen a cambiar la tarifa social que se cobra por derecho a comedor universitario.
      Pero resulta que el motivo por el alza en el cobro en el comedor universitario no sería el único motivo de las protestas, sino que también una facción de alumnos exige la convocatoria de nuevas elecciones para lograr el cambio de gestión y la salida del rector Magallanes, a quien acusan de corrupción y malos manejos en la universidad.
    • República Dominicana
      SaintDomingueReclaman en Dominicana incremento del presupuesto de UASD
      Santo Domingo, 1 oct (Prensa Latina) Varias organizaciones de la Universidad Autónoma de Santo Domingo (UASD), reclamaron hoy en esta capital la entrega a ese centro del cinco por ciento del Presupuesto General que le corresponde.
      Los manifestantes repelen a pedradas a los efectivos policiales, quienes lanzan bombas lacrimógenas hacia los mismos.

  4. Asie
    • Hong Kong
      Youth has been very active in the Hong Kong’s protests of the last months. “The young have the most to lose since they will be the first generation under the Bill”. “We are just fighting for what we believe in”, explains a protester in the streets of this very specific Chinese island.
      Many Chinese students in Australia supporting Hong Kong and China to arrest the riot. Pro-China and pro-Hong Kong students clash at University of Queensland.
  5. Europe
    • Grèce
      Thousands of students marched against the new conservative government in Athens protesting the abolition of a law that banned Greek law enforcement from entering university grounds. Greece overturned the university sanctuary law in August.
  6. Proche Orient
    • Irak
      Dans un pays où plus de 60% de la population a moins de 25 ans, la jeunesse rejoint le mouvement de contestation et manifeste dans plusieurs villes du pays. Dans cet article du Monde du 28 octobre 2019, plusieurs témoignages d’étudiants appellent à la démission du gouvernement « Sans pays, pas d’école », rétorque un étudiant. « On veut que le gouvernement démissionne immédiatement, ils démissionnent ou on les dégage », lance-t-il.
    • Jordanie
      Après un accord sur les salaires, les enseignants suspendent leur grève.

Universidad de la Tierra : autonomía, saberes y rebeldías

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Universidad de la Tierra : autonomía, saberes y rebeldías

La idea generalizada que tenemos de la Universidad es la de un lugar en el que estudiar durante un tiempo y acabar consiguiendo un título que certifica el supuesto aprendizaje obtenido. La continua mercantilización de la enseñanza promovida por el sistema capitalista también nos lleva a pensar en la Universidad como un lugar excesivamente caro, al que solo algunos tienen la posibilidad de ingresar y en el que, finalmente, recibes un título que ya no te sirve para trabajar (y que, a veces, tampoco refleja los conocimientos adquiridos). Si pensamos en alguna facultad concreta acabamos pensando en un edificio grande, de hormigón gris, quizás adornado con un césped y formado por las últimas tecnologías (en lo que sea). A veces también pensamos en facultades que se caen a pedazos y aulas masificadas. Esto es exactamente lo que no quería el Doctor Raymundo Sánchez Barraza. El Centro Indígena de Capacitación Integral – Universidad de la Tierra (CIDECI-UniTierra) se plantea como todo lo contrario a esa concepción capitalista del aprendizaje que tan asumida tenemos. Por eso es imposible acercarse al proyecto (hoy realidad tangible) sin que se derrumben los esquemas aprehendidos. No se concibe entender el Sistema Indígena Intercultural de Aprendizaje sin la destrucción de lo establecido. Este proyecto comienza a andar en 1983, sin embargo, no es hasta 1989 que se define como autónomo. En ese año es auspiciado por el obispo de San Cristóbal de las Casas, Samuel Ruiz, conocido por su labor indigenista y de apoyo a los pueblos originarios del Estado de Chiapas. Y por ser obispo de la ciudad durante más de 40 años (hasta que el poder consiguió alejarlo de allí para que dejara de provocar fallas en el sistema). Coordinado en todo momento por Raymundo Sánchez Barraza, quién también regala su vida a la causa indigenista. En 1994 los ideales zapatistas se entroncan con los del CIDECI y no se entiende su filosofía sin ellos. Según su coordinador (quien suelta una carcajada al momento de dirigirnos a él como Rector) la denominación de Universidad es un acto de rebeldía, una respuesta a las burlas del sistema al referirse a ellos y al no considerar la capacitación que allí se recibe como un aprendizaje real. Y es que UniTierra ni es oficial ni busca el reconocimiento oficial, sino el de los pueblos y las comunidades indígenas. Indudablemente, ese ya lo tiene. Entonces “¿por qué no podemos tener el prestigio de las universidades?”, se pregunta Raymundo Sánchez.

Estructura y organización

Niños y niñas venidos de comunidades indígenas, a partir de los 12 años y con independencia de que sepan leer o escribir o de que conozcan el idioma castellano. Este es el perfil de los y las alumnas que ingresan al centro. No hay un número fijo de estudiantes en cada momento, ya que si lo normal es que se tomen cursos de (más o menos) 9 meses, jóvenes van y vienen según su disponibilidad. Pueden tomar 15 días de curso, un mes o varios años. Dependiendo de la distancia entre su comunidad y el centro, quienes allí estudian estarán internos o externos. Esto es, quienes vienen de comunidades más lejanas serán internos y harán uso de los albergues con los que cuenta el centro mientras que quienes residan en comunidades circundantes estarán externos, yendo y viniendo a sus cursos a diario. Así como el número de alumnos es variable en cada momento, lo que si se mantiene es la proporción de hombres y mujeres. Sobresalen los chicos sobre las chicas. En número, claro. También son constantes los y las estudiantes que desconocen el castellano al llegar a sus cursos. Las lenguas que predominan son el tzotsil, el tzeltal y el ch’ol; aunque son muchas más las que se cruzan en los talleres del CIDECI. Los profesores conocen esas lenguas, aunque no siempre hablan a los y las alumnas en su lengua materna, “porque si no nunca aprendemos” como dice uno de los chicos que allí desarrolla su actividad.

Los saberes que se imparten van desde cursos de tortillería y panadería (con los que se abastece el comedor en el que colaboran los y las estudiantes) hasta cursos de herrería, electricidad, carpintería y alfarería. Es gracias a la aplicación de estos aprendizajes que el centro es lo que es hoy en día, ya que ha sido totalmente construido por quienes allí estudian. Igual que la mantención del mismo. Un ejemplo, las cortinas se hacen en el taller de telares, y luego se cosen y preparan para su uso en el taller de corte y confección y luego, en el caso de que queramos que las cortinas lleven algún motivo dibujado este se hará en el taller de pintura. Así cualquier cosa que veamos en el vasto terreno del CIDECI habrá sido construida gracias a los saberes que allí se han transmitido. Todo esto sin dejar a un lado la música, mecanografía o computación, donde además se practica el arte de arreglar con las manos todos los instrumentos necesarios para estas actividades. Junto con estos saberes hay unas cuantas áreas de estudios como son: Derecho Autónomo, Arquitectura Vernácula, Agroecología, Hidrotopografía, Administración de Iniciativas y Proyectos comunitarios, Interculturalidad o Análisis de los Sistemas – Mundo. Al terminar su estancia en la UniTierra, los y las alumnas reciben apoyo en un proyecto para aplicar sus conocimientos en la comunidad de la que provienen. Así se les surte de conocimientos, asistencia y las herramientas necesarias para echar a andar sus ideas en sus comunidades. Unas ideas que luego repercutirán en sus compañeros más cercanos facilitándole o mejorándole sus vidas en comunidad ¿Cómo no considerarla Universidad, cuando quizás sea la más digna de todas?

Instalaciones y autonomía

La autonomía se respira en el aire de la Universidad de la Tierra. En el taller de zapatería se hacen los zapatos para los y las alumnas, el huerto ofrece las verduras que se cocinarán en el comedor, pero también las que sirven de alimento a los animales de la granja (conejos, borregos, ocas, cerdos, gallinas y pavos). Trabajar en el mantenimiento de estas instalaciones es la reciprocidad que ofrecen quienes allí estudian a cambio de la gratuidad lugar. Y a su vez, todo lo producido sirve para abastecer a las personas que allí residen. ¿Y la luz y el agua? Evidentemente, no vienen por parte del gobierno o de alguna institución oficial ya que lo único que se ha recibido por parte de estos ha sido un cruel hostigamiento. La CFE (Comisión Federal de Electricidad) ha merodeado por la zona de manera amenazante en busca de pagos. Eso se supera gracias a la instalación de generadores de electricidad. El agua que abastece a todos y que corre por el sistema de riego que hay instalado proviene de un profundo pozo cavado en sus terrenos. Autonomía total.


NewImageCada jueves los y las estudiantes se reúnen aquí para tratar temas de actualidad, movimientos sociales o problemas que se planteen en sus comunidades.

Lejos de tener carencias, la Universidad de la Tierra se muestra como un paraíso. Las instalaciones y su integración en la naturaleza distan mucho de lo que podemos pensar de esta universidad sin zapatos, como se autodenomina. Además de las decenas de talleres (entendidos como lugar físico), del comedor y de las construcciones que guardan los generadores; son varias las salas para seminarios y aulas que se prestan a otros movimientos sociales. Una colorida capilla se presta a la realización del culto y un enorme auditorio se abre a grandes celebraciones y tiene siempre las puertas abiertas al EZLN, quien celebró en dicho auditorio la Clausura del Primer Festival de las Resistencias y las Rebeldías Contra el Capitalismo este pasado mes de enero.

Filosofía e inspiración

Además de inspirarse en el EZLN y el obispo Samuel Ruiz, este centro por y para indígenas se asienta sobre los principios de Imanuel Wallerstein y de Iván Illich. Del primero agarran su análisis sobre el capitalismo basado en conceptos como Sistema – Mundo. Es de Iván Illich de quien beben sus concepciones acerca de la enseñanza, el aprendizaje y la desescolarización. Se olvidan del tipo de enseñanza impuesto por el capitalismo al que hacíamos referencia al comienzo de este texto y priman el aprendizaje en relación con las personas. Cómo diría Illich en La sociedad desescolarizada:

  • Los profesores de habilidades se hacen escasos por la creencia en el valor de los títulos. La certificación es una manera de manipular el mercado y es concebible sólo para una mente escolarizada. La mayoría de los profesores de artes y oficios son menos diestros, tiene menor inventiva y son menos comunicativos que los mejores artesanos y maestros.
  • La instrucción libre y rutinaria es una blasfemia subversiva para el educador ortodoxo. Ella desliga la adquisición de destrezas de la educación ‘humana’, que la escuela empaca conjuntamente, y fomenta así el aprendizaje sin título o permiso no menos que la enseñanza sin título para fines imprevisibles.

Dos citas muy prácticas para entender la filosofía del CIDECI que se basa en tres principios inquebrantables: “aprender haciendo”, “aprender a aprender” y “aprender a ser más”. Estos principios ejercen de guía principal a la vez que sirven de bola de demolición contra lo ya impuesto en materia de educación por el sistema actual. Una red entretejida por y para los indígenas de la mano del “Doc” Raymundo. “Seguir haciendo, seguir formando sin perder de vista las directrices del EZLN y de los pueblos originarios”. Porque la Universidad de la Tierra es por y para ellos.

Publicado en el blog
https://silviadistopia.wordpress.com/2015/03/05/autonomia-y-aprendizaje-en-cideci-unitierra/,
5 de marzo de 2015.

Para más información sobre los seminarios organizados por la Universidad de la
Tierra consulta las transmisiónes en vivo en el sitio:

http://seminarioscideci.org/
https://www.youtube.com/watch?v=XRzTfaieltA