Qui gouverne la science ? Langage et acteurs des politiques de la recherche et de l’enseignement supérieur en France

 

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Nous republions ci-dessous l’entretien qu’a accordé, en février 2020, Christian Topalov à Wolf Feuerhahn et Olivier Orain pour la Revue d’histoire des sciences humaines. On y lira une remarquable synthèse de la fabrication, dans les dernières décennies, de la recherche et de l’université néolibérales en France. Tout ou presque des ingrédients qui ont concouru au remodelage sont passés en revue par Christian Topalov, à travers une analyse à la fois fouillée, fine et percutante. Du cynisme des cercles dirigeants à la servitude volontaire des « petits soldats » de l’expertise, de la nouvelle architecture institutionnelle organisatrice de la concurrence à la violence ou aux faux-semblants du langage, ce sont trente ans de grignotage – le mot est essentiel – qui se trouvent reconstitués, appelant à la nécessaire et complète révolte et refonte. L’entretien paraîtra à certains un peu long, mais il vaut assurément le détour.

La Rédaction du blog

Wolf Feuerhahn : Cher Christian, merci beaucoup d’avoir accepté notre invitation ! Afin de ne pas imposer un cadrage temporel qui serait le nôtre, nous souhaitons commencer par vous demander comment vous scanderiez et borneriez l’histoire des politiques publiques de l’enseignement supérieur et de la recherche, en France, en tant qu’elles ont une incidence sur la situation actuelle ?

Christian Topalov : Le récit que vous me demandez de faire est nécessairement une prise de position. Il y a, en effet, diverses façons de raconter la séquence réformatrice qu’a connue l’enseignement supérieur et la recherche (ESR) en France depuis une quinzaine d’années. C’est ce que veulent nous empêcher de penser les « experts » qui nous offrent une histoire unique : celle de la crise de l’université française et de la sortie de cette situation fâcheuse par des réformes qui nous permettent de revenir peu à peu dans la compétition internationale, malgré le retard pris. Ce discours est constamment diffusé par les institutions et leurs experts, qu’ils soient missionnés, consultés ou dotés de pouvoirs d’inspection, mais aussi par une « sociologie d’expertise » financée par les institutions mêmes qu’elle étudie. Pour ma part, je ne revendique pas l’objectivité, je vous proposerai un récit engagé – qui est en même temps, à mon avis, réaliste.

Parmi les modes de description possibles, deux s’opposent polairement. Selon le premier, issu d’un mixte surprenant de sociologie des organisations classique et de langage interactionniste (1), les réformes s’analysent comme une série de mesures parcellaires, fragmentaires, hésitantes. Elles résultent d’un jeu ouvert, où chaque acteur donne consistance de façon imprévisible à des cadres institutionnels où ne prévaut aucune inégalité décisive des rapports de pouvoir. Selon l’autre interprétation, généralement critique, les réformes déroulent, dans un cadre politique national chaque fois spécifique, un projet global cohérent défini par des institutions internationales – notamment l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et les diverses instances de l’Union européenne qui promeuvent le « processus de Bologne (2) ». Dans cette perspective, les réformes s’imposent implacablement et vont toutes dans la même direction. Ce récit est tentant, parce que les mesures partielles prises en France au fil du temps, dans le désordre apparent et l’urgence, ont produit des effets d’une grande cohérence. Mais je ne crois pas pour autant qu’elles résultent simplement d’une doctrine : les « idéologies » ne déterminent pas le cours de l’histoire. Disons plutôt que certains acteurs dominants ou devenus tels dans le monde de l’ESR ont puisé dans une doctrine relativement plastique un langage et des ressources qui leur ont permis de promouvoir ce qu’ils construisaient peu à peu comme leurs intérêts. C’est seulement a posteriori que l’on peut regarder les résultats de ce processus comme cohérents. C’est une cohérence ainsi construite que je peux vous proposer, ce qui est d’ailleurs le cas de tout récit historique un tant soit peu réflexif.

Avant d’évoquer quelques exemples de cette cohérence ex post, je voudrais relever que les gouvernants qui ont imposé les réformes ont montré une grande intelligence tactique, car ils ont généralement eu soin de fractionner les mesures pour les rendre acceptables. Ils pouvaient donc dire à la fois : « c’est très urgent, il faut absolument le faire ; mais ne vous inquiétez pas, ça ne va pas changer grand-chose à vos habitudes ». Les recommandations du rapport Aghion-Cohen de 2004 ont été entendues : « l’échec de la “méthode Allègre” est là pour nous rappeler qu’une réforme globale est d’autant plus impossible qu’elle est audacieuse ou au moins présentée comme telle. Pour éviter de se heurter à un front de résistance interne et externe qui conduiraient à l’échec, la réforme doit être menée pas à pas, sans proclamation tonitruante ». Leur scénario « propose donc de poursuivre et de multiplier les réformes incrémentales, les petits dispositifs qui permettront, sans trop provoquer de remous, d’introduire de vraies évolutions dans le système actuel (3) ». Le double argument de l’urgence et de la modestie des réformes a été mobilisé à chaque étape, diversement toutefois selon les théâtres d’énonciation : dans certains rapports passablement confidentiels, on définissait des réformes radicales ; sur la scène politique, on affichait de grands objectifs consensuels et dans les établissements, à la base, on calmait le jeu. Autre aspect tactique fondamental : à chaque étape, aussi, la collaboration des universitaires et des chercheurs ou, du moins, celle de quelques-uns, était sollicitée par les autorités. Les états-majors de la réforme ont su ainsi recruter à la fois des petits soldats convaincus qui pensaient aussi pouvoir tirer profit des changements, et des collaborateurs rétifs qui pensaient pouvoir en limiter les effets néfastes. Cette tactique du pas à pas et du « rien sans vous » a fini par créer des situations que beaucoup jugent désormais irréversibles : « il faut s’adapter », n’est-ce pas, au nouveau monde.

On ne pouvait pas imaginer, par exemple, que la Loi relative aux libertés et responsabilités des universités (dite LRU), qui a attribué la fameuse « autonomie » aux présidents des universités et à leur cercle rapproché, aurait finalement deux résultats essentiels. Le premier a été d’obtenir de la plupart des établissements une austérité auto-administrée et des solutions fondées sur la précarisation des personnels : tandis que la fongibilité asymétrique (4) interdisait de créer des postes de fonctionnaires au-delà de ce qui est permis par le ministère, la compression des budgets empêchait souvent de pourvoir tous les postes pour pouvoir réparer la toiture, tandis qu’elle poussait à rechercher des ressources propres du côté des entreprises ou de l’augmentation des frais d’inscription – pour l’instant avec les diplômes d’université et les étudiants extra-européens, mais on peut craindre que la barrière légale cède bientôt. Le second résultat a été d’imposer à toutes les universités devenues autonomes d’entrer dans une compétition généralisée : pour être bien vues par l’agence de notation, puis par le jury Idex (« initiatives d’excellence »), pour bénéficier des contrats de l’agence de financement par projets, pour attirer les « meilleurs étudiants » par la procédure Parcoursup et les plus solvables des étudiants internationaux, désormais rentables. On ne savait pas tout cela en 2007, mais on peut relire rétrospectivement la loi LRU comme une étape essentielle vers des universités concurrentielles, c’est-à-dire vers la guerre de tous contre tous.

Prenons un autre exemple : le rôle de l’Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (AERES). L’objectif affiché en 2005 était de généraliser l’évaluation à toutes les entités de l’ESR et de répandre une nouvelle « culture de l’évaluation ». C’était déjà beaucoup. Mais on ne pouvait pas imaginer alors que les notes attribuées alors par l’AERES allaient définir les « périmètres d’excellence » qui s’imposeraient lorsque s’ouvriraient, en 2010, les procédures de sélection des institutions d’excellence qui allaient définitivement casser en deux l’universitas. Lorsqu’en 2010 furent rédigés, dans la précipitation générale, les projets pour les « initiatives d’excellence », il apparut que seules des unités de recherche notées A+ ou A par l’AERES pouvaient entrer dans un Labex (« laboratoire d’excellence »). Il apparut aussi qu’au sein des établissements composant les super-universités du futur (les Idex), seul un « périmètre d’excellence » bénéficierait de la manne du « grand emprunt ». Et pour être inclus dans le dit périmètre, bien sûr, il fallait avoir été noté A+ ou A. On s’aperçut alors que l’AERES avait été l’instrument d’une concurrence au couteau non seulement entre établissements, mais aussi à l’intérieur de chacun d’eux. D’ailleurs, une fois lancée la course à l’excellence, l’AERES annonça en décembre 2011 qu’elle renonçait à la notation synthétique des unités de recherche. Sa mauvaise action étant faite, elle pouvait sans dommage faire cette concession au mécontentement général contre ses méthodes. Il n’est pas impossible que, sous la présidence annoncée de Thierry Coulhon (un personnage sur lequel je reviendrai), l’agence pratique bientôt une évaluation moins « euphémisée », au service de la politique « inégalitaire » et « darwinienne » qu’appelle de ses vœux Antoine Petit, le P.-D.G. du CNRS (5).

Dernier exemple : les pôles de recherche et d’enseignement supérieur (PRES), introduits sur un mode facultatif par Pécresse, et les communauté d’universités et établissements (COMUE) sur un mode obligatoire par Fioraso. Ces regroupements d’établissements étaient à l’origine présentés de façon anodine comme des moyens de rationaliser l’offre d’enseignement dans un territoire ou de mutualiser des services. Ils ont en réalité servi de support à des opérations de fusion d’universités qui s’accompagnaient d’une marginalisation des élus des personnels et des étudiants et, dans certains cas, d’un renforcement massif des pouvoirs du président. Ainsi, les PRES de 2009 ont rapidement ouvert la voie à la vaste mise en scène du concours Idex ouvert en 2010 et ainsi, à la création d’une dizaine d’établissements supposément « d’excellence » et visibles depuis Shanghai, dotés de moyens importants qui étaient refusés aux autres universités. La transformation des PRES en COMUE et la doctrine opiniâtrement imposée par le « jury international » taillé sur mesure par l’Agence nationale de la recherche (ANR) ont abouti à des institutions de « gouvernance resserrée » fermant définitivement toute influence de la communauté universitaire sur ses institutions. Projet cohérent dès l’origine ? Sans doute, si on lit le rapport Aghion-Cohen de 2004 et, plus nettement encore, le rapport Aghion de 2010 (6). Cohérence lisible a posteriori, plutôt, si l’on observe les hésitations et les impasses dans certaines modalités de mise en œuvre : les COMUE de Fioraso sont tombées en désuétude sous Vidal (7), sans qu’il soit même besoin de prendre un nouveau texte, les regroupements d’universités n’ont pas toujours suivi les consignes du ministère et le résultat final fut parfois tortueux, en particulier en région parisienne. Mais ce sont là des détails.

Je vais maintenant essayer de répondre à votre question sur le bornage et la scansion des réformes. Je crois qu’il faut remonter à 2005-2006 pour observer les premières mesures d’un cataclysme qui s’est développé depuis avec constance, quel que soit le gouvernement ou le ministre, bien qu’à un rythme variable. Bien sûr, on peut remonter plus haut : Devaquet en 1986, Allègre en 1999, Ferry en 2003. Mais ces gens ont soit échoué devant la protestation, soit été plus bavards qu’efficaces. En outre, ils ne disposaient pas encore d’une ligne stratégique d’ensemble appuyée sur « l’Europe », sur la Conférence des présidents d’université (CPU), sur des cohortes d’anciens scientifiques et de hauts fonctionnaires devenus militants de la réforme, sur la construction méthodique d’un sens commun.

Ces gens-là sont persuadés, ou ont décidé de l’être, que l’université est en crise et que la recherche française décroche dans la compétition internationale. Ils imaginent que c’est avec le classement de Shanghai en tête que les étudiants étrangers décident ou non de venir en France. Ils croient qu’il faut piloter, « manager », inculquer leurs croyances à ceux qui sont l’université et font la vie des laboratoires. Ils ont pour eux, pour nous, un mépris sans borne. C’est pourquoi, ce qu’ils veulent d’abord et surtout, c’est changer le mode de gouvernement des institutions savantes. Si l’on regarde les choses d’un peu près, on s’aperçoit que ce dont il s’agit avec les réformes, c’est d’en finir avec les effets des trois moments cruciaux de démocratisation de l’université française qu’ont été 1945, 1968 et 1981. La Libération, c’est simultanément la création du Conseil national des universités (CNU) et celle du Comité national de la recherche scientifique (CoNRS) – les ordonnances ont été prises le même jour. Ces deux institutions avaient une même finalité : protéger de l’autorité administrative, l’une les professeurs (qui étaient fonctionnaires), l’autre les chercheurs du CNRS (qui étaient alors des agents contractuels de l’État). Recrutement, carrière et évaluation des universitaires et des scientifiques ne devaient pas dépendre d’une autorité administrative ou politique, mais du jugement de leurs pairs – majoritairement élus (8). Voilà la raison d’être de ces deux institutions, que les réformes ont déjà marginalisée (le CoNRS) et visent maintenant à faire disparaître (le CNU) (9). Mai 1968, c’est ce qui a conduit à la loi Faure (10) qui rendit les universités autonomes du ministère tout en secouant l’ancien régime des facultés : les universités étaient désormais dirigées par un conseil majoritairement élu qui élisait son président. C’est un moment tout à fait crucial, même si l’argent venait toujours du ministère – comme aujourd’hui, par parenthèse, et avec des conditions plus drastiques que jadis, car le nouveau management public est passé par là. Le troisième moment, avec le gouvernement d’union de la gauche de Mitterrand, c’est la loi Savary de 1984 qui démocratisa les universités que la loi Faure avait mises en place : désormais le président n’était plus élu par 30 personnes – d’ailleurs, la loi Faure ne donnait pas le nombre du conseil en question et ne lui donnait même pas de nom – mais par 120 ou 140. Les trois conseils de la loi Savary – conseil d’administration, conseil scientifique, conseil de la vie étudiante – allaient se réunir en une sorte de congrès pour faire les présidents. Des présidents que les réformateurs vont décrire comme impuissants mais qui, surtout, étaient des nôtres : ce primus inter pares était un collègue parmi d’autres qui avait pris un job pour les cinq ans réglementaires (non renouvelables), devait négocier avec tout le monde pour faire des choses ensemble et qui, souvent ou parfois (cela reste à établir), revenait dans les amphis et à ses chers travaux une fois son mandat accompli. C’est ce dispositif-là qu’il fallait détruire. Les réformateurs s’y sont employés et je crains qu’ils aient à peu près réussi.

Olivier Orain : Une question là-dessus Christian : quand vous dites « le dispositif à détruire », est-ce qu’on a des indices, des textes de rapporteurs très proches des cercles gouvernementaux ou autres, qui l’ont explicité ?

Christian Topalov : Non, pas que je sache. On ne peut pas critiquer la Libération qui est (pour combien de temps ?) presque intouchable, on n’a pas besoin de critiquer Mitterrand, qui a enterré la gauche de jadis. Les politiques du genre Ferry, Sarkozy ou Pécresse proclamaient, en revanche, qu’il fallait « en finir avec 68 » (11). Mais c’était là un effet de manche, cela ne visait pas spécifiquement le changement des rapports de pouvoir à l’université. Car la réforme, voyez-vous, ce n’est pas de la politique : elle répond rationnellement à des problèmes réels. Tous peuvent s’accorder sur le diagnostic, et donc sur les solutions. Missions d’expertise, commissions parlementaires, inspections hors de tout soupçon de parti pris, évaluations indépendantes, consultations larges de la « communauté » : toutes ces formes ont été utilisées pour construire l’université et la recherche comme des problèmes dont les solutions s’imposaient. Le fait que la droite et Goulard-Pécresse avaient enfin pu réaliser ce que le socialiste Allègre avait rêvé avant et que la socialiste Fioraso ne fit qu’entériner après montre bien que la réforme de l’ESR est à l’abri des alternances politiques. Il y a néanmoins des cibles plus spécifiques : si la loi Faure est critiquée, c’est parce qu’elle a « émietté » l’université, si la loi Savary l’est aussi, c’est parce qu’elle a organisé l’impuissance de sa « gouvernance ».

Wolf Feuerhahn : Juste un petit détail. Dans ce contexte-là, de ces trois moments que vous identifiez, est-ce que vous incluez aussi tout ce qui a concerné la recherche, notamment les réformes de Jean-Pierre Chevènement, un peu avant Alain Savary ? Quel statut donnez-vous à cela ?

Olivier Orain : Notamment la réforme de 1982…

Christian Topalov : Bien entendu, la titularisation des chercheurs du CNRS a été une catastrophe aux yeux des réformateurs. Mais, désormais, priver du statut de fonctionnaire les directeurs de recherche ou les professeurs est un peu trop gros pour être envisagé. En revanche, ils peuvent s’attaquer aux débuts de carrière : réduire le nombre de postes mis au concours, multiplier les « post-docs » et autres statuts précaires. On est tellement plus créatif quand on ne sait pas comment on va vivre dans trois mois. Peut-être, même, avec la radicalisation des réformes promise par la Macronie, vont-ils cesser de recruter des chargés de recherche (CR) et des maîtres de conférences (MCF) : contrats de projet (CDD sans terme fixe), chaires de professeur junior (CDD de cinq ou six ans), versement massif de professeurs agrégés de l’enseignement secondaire dans les licences et les universités de second rang. Les plus enragés des réformateurs demandent la mise en extinction des corps de MCF et CR. Ce qui permet aux autres de paraître « raisonnables » en n’allant pas jusque-là… Tous, en tout cas, sont d’accord pour confier aux présidents d’université, les nouveaux managers, le pouvoir sur la définition des services, les recrutements, les promotions. Bref, de faire des universitaires des employés comme les autres.

Qu’est-ce que les réformateurs ont fait, au total, depuis une quinzaine d’années, et qu’ils pensent pouvoir, avec Macron, pousser encore plus loin ? Quels sont les points cruciaux ? Je vais essayer de répondre à cette question dans un ordre qui n’est pas chronologique mais, disons, stratégique – en soulignant quatre aspects fondamentaux des réformes. Le premier, ça a été de faire croire aux présidents d’université qu’on allait leur remettre le pouvoir et leur permettre de devenir de vrais patrons d’entreprise. On sait que la CPU a été, depuis l’époque d’Allègre, une des forces principales d’appui à la réforme : car celle-ci n’est pas née toute armée dans les états-majors politico-bureaucratiques nationaux et européens, elle a aussi été élaborée par des groupes bien précis d’universitaires et de chercheurs. Les présidents d’université ont été évidemment un fer de lance en ce qui concerne la dite « autonomie » des universités et la réforme de leur « gouvernance ». De ce point de vue, la loi LRU de 2007 a été un moment crucial : au lieu d’avoir un président élu par 120 personnes, il l’était désormais par une douzaine, parmi lesquelles la liste du futur président était assurée de la majorité absolue. Les nominations de personnalités au conseil par le président contribuaient aussi à assurer le silence dans les rangs. Quant aux pouvoirs accordés au président, ils sont de plus en plus larges, même si la résistance des universitaires et, parfois, la conviction du président ou de la présidente qu’elle est restée l’une des nôtres font que, dans la pratique, ils sont limités.

Olivier Orain : Pour les recrutements, les présidents, dans les faits, délèguent souvent aux collègues de la discipline le soin de constituer les comités de sélection : ils leur donnent une sorte d’imprimatur par contrôle a posteriori.

Christian Topalov : Entre la réforme de papier et la réforme de terrain, il y a toute l’épaisseur des rapports sociaux – ce que les réformateurs appellent « les conservatismes ». Un bel exemple en est le refus des sections du CNU, depuis maintenant une bonne douzaine d’années, de pratiquer l’évaluation récurrente des enseignants-chercheurs prescrite par la loi. Elles font ainsi obstacle à la modulation de service par les présidents – qui signifierait, en clair, la possibilité d’obliger une partie des enseignants à renoncer à la recherche pour faire plus de cours. C’est la raison pour laquelle le lobby des présidents espère obtenir de la Macronie la suppression du CNU, qui serait remplacé par des évaluations locales des enseignants. Donc, il y a des résistances, parfois efficaces. Mais les pouvoirs accordés par la loi ne sont pas sans conséquence : à Strasbourg, par exemple, une des universités modèles des réformateurs, il y a eu un assez gros scandale en 2012 quand le conseil d’administration a décidé de ne pas recruter un candidat choisi par un comité de sélection. On a donc toute une gamme de pratiques, tantôt plus proches de l’autonomie savante, tantôt allant jusqu’à l’arbitraire politique ou de clique.

Olivier Orain : Je ferais volontiers une incidente : il y avait un système hérité, auto-organisé, de sélection par les pairs qui fonctionnait et qui s’est perpétué parce qu’il était plus « coûteux » de le remplacer entièrement. Comme dans cette succession de réformes il s’agit aussi implicitement de donner de moins en moins d’argent et de faire des économies sur le dos de l’enseignement supérieur et de la recherche, je suppose que nombre de présidents n’ont, en réalité, pas les moyens d’avoir une politique « totale » qui déciderait de tout. Dès lors, ils sont assez souvent bien contents d’avoir cette auto-organisation qui continue à fonctionner parce qu’ils n’ont pas l’information et les moyens intellectuels de se substituer à des collectifs de spécialistes. En outre, la promotion de « chefs d’entreprise » sélectionne un certain type de profil (managérial, en particulier) qui n’a pas les moyens cognitifs qui lui permettraient de tout éplucher et de tout arbitrer.

Christian Topalov : Je suis tout à fait d’accord avec cette analyse. Mais ne croyons pas qu’il faut de grands moyens cognitifs pour diriger une université : si on appliquait aux présidents et à leur équipe, cabinet et chargés de mission, les critères bibliométriques (absurdes, il est vrai) par lesquels certains prétendent nous gouverner, le résultat serait, sans doute, du plus grand intérêt. Les vocations bureaucratiques saisissent surtout, je pense, les plus médiocres ou, soyons charitables, les plus fatigués. L’appétence pour le pouvoir et les honneurs n’est pas rare dans notre petit monde et le langage et les poncifs fournis par le sens commun réformateur permettent de masquer l’indigence de la pensée. Cela étant dit, vous avez raison : un bon président ne doit pas trop fâcher les collègues. Or, dans la majorité des universités, l’austérité auto-administrée a un coût politique pour les présidents et ils ont donc intérêt à n’être pas toujours en première ligne. Voyez, par exemple, comment ils utilisent les évaluations des unités de recherche par l’AERES-HCERES pour distribuer les crédits : les notes de l’agence les dispensent de mettre en discussion en interne, par des instances et procédures intelligentes, la production scientifique de leurs administrés. Quel soulagement ! D’autant que l’expérience leur a vite montré que l’autonomie revient surtout à administrer la pénurie, au fur et à mesure que les dotations ministérielles ne suivent pas le gonflement des effectifs étudiants et l’augmentation à l’ancienneté de la masse salariale. Sans compter que la dotation varie, depuis 2009, en fonction d’indicateurs de « performance » définis unilatéralement par le ministère : c’est le modèle dit, par antiphrase, « Sympa ». Depuis le moment Pécresse, celui du triomphe de la CPU, beaucoup de présidents ont donc déplané, tout en étant obligés de faire bonne figure : « Tu l’as voulu Georges Dandin ! ». À vrai dire, à partir du moment où la liste des Idex a commencé à prendre tournure, la majorité a découvert qu’ils étaient du côté des perdants et non des « excellents ». D’où un développement institutionnel intéressant : tandis que la supposée élite des universités s’organisait en 2013 dans la très sélective Coordination des universités de recherche intensive françaises (Curif), des universités qui n’acceptaient pas d’être déconsidérées formèrent en 2014 l’Alliance des universités de recherche et de formation (Auref). Cela suggère qu’heureusement, le monde des présidents d’université est hétérogène, ce qui donne un petit espoir pour le futur.

J’en viens justement à un second objectif, fondamental, de la réforme : casser l’université française en deux, séparer les excellents des autres, les gagnants des perdants. Il faut bien que la concurrence serve à quelque chose. On connaît l’argument : il faut faire naître en France des universités visibles depuis Shanghai et dans les classements internationaux. Comme si ces classements avaient plus d’importance pour le rayonnement international de ce pays que le réseau des Alliances françaises qui donnent accès à notre langue, les travaux de nos laboratoires connus des spécialistes du monde entier, les traductions de nos livres, les accords de coopération tissés à la base entre universités, la stabilité enviable que nos statuts offrent encore aux jeunes chercheurs étrangers. Balayant ce trésor d’expérience, les réformateurs ont voulu sélectionner, parmi les regroupements universitaires que la période Pécresse avait mis en route, une dizaine d’universités dites « d’excellence » susceptibles d’entrer dans la compétition internationale. La liste des élues a pu varier marginalement, ainsi que la composition des regroupements effectivement réalisés, mais le principe de la concentration des ressources au profit des « universités de recherche » a été mis en œuvre sans faiblesse. Research universities ? Notion étrangère au système français, puisque jusqu’à présent, toutes les universités font de la recherche. Latitude a été donnée aux dirigeants de ces regroupements pour disposer de toujours plus de pouvoirs au détriment des composantes et des universitaires eux-mêmes : c’est la « gouvernance resserrée ». Les ressources de ces universités – dévolution d’un patrimoine financier, dotations annuelles substantielles, financements sur projets abondants, moyens fournis de façon privilégiée par le CNRS – sont désormais sans commune mesure avec celles du commun des universités. C’est le « grand emprunt » de Sarkozy et la machinerie Idex qui a lancé le processus. Une division du travail efficace s’est mise en place. D’un côté, le ministère pilotait au plus près les regroupements d’universités, qui prenaient généralement la forme des PRES, montages institutionnels qui créaient un niveau de gouvernement nouveau, aussi indépendant que possible des universitaires, des personnels et des étudiants, toutes catégories dont les représentants, élus au deuxième degré, étaient non seulement minoritaires, mais désignés en fait par les chefs d’établissement. On partait donc d’un bon pied vers l’excellence en mettant l’état-major bien à l’abri des troupes. D’un autre côté, en 2010, un concours s’ouvrit : les chefs d’établissement et de PRES se réunissaient en conclave, faisaient appel à des consultants pour écrire leur projet et ne communiquaient surtout pas celui-ci à leur base car – ceci est un témoignage de première main – « la concurrence pourrait s’en saisir ». Un « jury international » fut mis en place par l’ANR pour sélectionner les futurs Idex. Deux bons Français y jouaient un rôle clef : l’économiste Philippe Aghion, consultant de Pécresse après l’avoir été de Raffarin – devenu « international » par son poste à Harvard – et le géophysicien Philippe Gillet, basculé dans l’administration universitaire à l’âge de 40 ans et à peine sorti du cabinet de Pécresse – devenu « international » par un job bureaucratique à l’École polytechnique de Lausanne. Ajoutez une vingtaine d’apparatchiks d’universités diverses, chantres de « l’assurance qualité » et cadres de Peugeot ou d’Areva et vous aurez la bande de gens qui a remodelé l’université française du xxie siècle. Il faudra attendre longtemps – témoignages ou archives – pour savoir comment ils ont travaillé. Mais les arguments publics justifiant leurs décisions parlent d’eux-mêmes : les candidats recalés ou ajournés l’étaient parce qu’ils n’assuraient pas une gouvernance suffisamment « resserrée » du regroupement, ni un degré suffisant d’intégration de ses composantes. On peut chercher longtemps dans ces oukases des considérations scientifiques ou concernant la formation. Le processus lui-même est bien intéressant – je m’en tiens ici aux décisions 2010-2018 dans le cadre du Programme investissements d’avenir 1 (PIA1) : il y a eu des candidats retenus d’emblée (Bordeaux, Strasbourg, Aix-Marseille, Sorbonne Universités) et il y a eu ceux qui ne l’étaient que de façon conditionnelle et devaient revoir leur copie (Paris Sciences et Lettres, Sorbonne-Paris-Cité, Paris-Saclay). Le jury était pédagogue : en agitant le hochet de l’excellence et des financements Idex, il obtenait des dirigeants des regroupements qu’ils se conforment à la doctrine et, accessoirement, qu’ils fassent taire leurs chamailleries. Seule Toulouse, insuffisamment disciplinée, fut finalement rejetée. Ainsi, on peut penser que, si c’était le ministère qui avait monté le « Meccano de la générale » – les regroupements à faire et à retenir –, le rôle dévolu au jury restait d’obtenir la soumission des candidats. C’était là un rôle important : faire inventer aux nouveaux patrons des Idex des formes de gouvernement vraiment indépendantes de la communauté universitaire. Il faut leur rendre hommage : ils ont fait preuve à cet égard d’une réelle créativité.

Olivier Orain : Ils étaient donc les acteurs in situ de ces mécanismes de donnant-donnant dont on a l’impression qu’ils sont en permanence en jeu dans ces principes réformateurs. C’est en permanence : « on va vous donner ça en plus mais à condition que vous vous pliiez à nos normes ».

Christian Topalov : Certes, mais on peut aussi penser que les leaders de chacun des PRES candidats n’étaient pas malheureux qu’on leur dise : « ce n’est pas mal, mais vous n’avez pas encore assez de pouvoir dans l’architecture que vous proposez ». Cela leur permettait de se retourner vers leurs mandants pour leur forcer un peu plus la main. À vrai dire, ça ne s’est pas toujours passé au mieux et on a vu des regroupements se fracasser sur ce problème, on a vu des sorties et des recompositions. Depuis, Macron a fait le nécessaire pour que tout rentre dans l’ordre : une ordonnance de décembre 2018 a permis aux regroupements de prendre la forme d’« établissement expérimental » où les composantes conservent leur personnalité morale, les statuts garantissant toutefois la conformité des décisions de chacune avec la « stratégie » de l’établissement. Plus quelques autres libertés avec le droit commun des universités. Très vite, la CPU a demandé l’extension de ces dispositions à l’ensemble des universités.

La mise en place des Idex – il y en a dix aujourd’hui (12) – a aussi été très importante pour fournir des fromages et des carrières à la couche bureaucratique de dirigeants qui a émergé au cours du processus de réforme. Je ne parle pas ici des administrateurs de base du tout-venant des universités – bien assis dans leurs fauteuils, cependant –, ni des autres petits soldats qui prolifèrent un peu partout dans le système, mais d’un groupe de deux douzaines d’individus – ceux qui ont piloté les réformes d’un bout à l’autre et que l’on retrouve, dans un jeu de chaises musicales rythmé par les changements de ministre, dans les postes d’état-major à différents niveaux : cabinets, directions d’administration centrale, direction des organismes, présidence des Idex. Un prototype de ce genre d’humanité est l’ineffable Thierry Coulhon : ancien vice-président de la CPU, il officia au cabinet de Pécresse puis au Commissariat général à l’investissement pour administrer le Plan Campus. L’élection de Hollande le conduisit à prendre des vacances en Australie, mais il revint vite occuper la présidence de Paris sciences et lettres (PSL) – où sa rémunération de 180 000 € bruts par an souleva un petit scandale –, conseilla ensuite Macron pendant sa campagne, puis entra dans le cabinet présidentiel qu’il est en train de quitter pour présider le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES) (13). Je le soupçonne pourtant de regretter PSL, car c’est peut-être là que sont les meilleurs postes plutôt qu’au sommet du système.

Wolf Feuerhahn: Alain Fuchs est passé de la présidence du CNRS à celle de PSL. Pour moi c’est un indicateur très net.

Christian Topalov : C’est un très bon indicateur. J’en viens maintenant au troisième volet fondamental des réformes. C’est le pilotage politique de la recherche par l’ANR. Chronologiquement, c’est ce qui vient en premier, car l’ANR a été mise en place dès 2005. Cette réforme, comme la création de l’AERES deux ans plus tard, a bénéficié de la conjoncture magique créée par le mouvement « Sauvons la recherche » en janvier-mars 2004 et les Assises qui ont suivi à l’automne. C’était trop beau pour le gouvernement, qui a bien voulu rendre quelques postes qu’il venait de supprimer en contrepartie d’un bouleversement majeur du monde de la recherche. Figurez-vous qu’il y avait des chercheurs qui réclamaient : « on veut une agence de moyens, on veut de l’évaluation ». C’étaient des quadras biologistes qui souhaitaient secouer le joug de leurs patrons de labo et disposer de petites mains pour leurs travaux : ils voulaient des appels d’offres qui leur donneraient un accès direct aux ressources. Le ministère Fillon-d’Aubert a eu l’intelligence politique de foncer dans la brèche : c’est ce qu’il a appelé le « pacte pour la recherche ». Ce serait donc une agence de financement par projets, l’ANR, qui fournirait désormais les gros crédits, au détriment des dotations récurrentes des laboratoires, celles qui leur permettent de développer leur programme scientifique propre. Un pilotage politique de la recherche s’est ainsi mis en place. D’abord, en imposant des thèmes. Pour la biologie ou la physique, je suis incompétent pour en parler. Pour les SHS, on n’a pas encore fait l’analyse systématique des textes des appels d’offres, des projets reçus, retenus, écartés. Mais l’expérience commune montre que les candidats ont tout intérêt à utiliser le langage et à suivre les modes du moment, baptisées « enjeux de société » mais dont on se demande bien qui en a décidé. On relève, au fil des années, des thèmes qui permettent la promotion sans vergogne des sciences cognitives (création, enfance, apprentissage), d’imposer aux humanités d’être « numériques » si elles ne veulent pas être misérables, ou conduisent à reformuler les politiques publiques dans la novlangue des libéraux et de leurs services de police (« innovation », « vulnérabilité », « ville durable », « sécurité globale »). Bien sûr, quelques « programmes blancs » et, plus récemment, la politique des « projets génériques » entretiennent l’illusion que tous les sujets sont bienvenus. Mais il vaut mieux ne pas oublier d’insister sur la « transférabilité » des résultats et les partenariats avec le secteur privé, et de proclamer à chaque ligne que son projet est « innovant ». Le plus étonnant, dans tout ça, c’est que les chercheurs en SHS sont souvent assez malins pour produire des choses intéressantes malgré la chape de plomb qu’on met de cette façon sur leurs esprits.

Mais l’ANR n’impose pas simplement des thèmes, elle impose aussi des formes : la concurrence de tous contre tous, l’obligation d’annoncer ses résultats avant même d’avoir commencé la recherche, le calibrage financier uniforme de projets qui pourraient très bien demander moins, l’exécution du programme dans un temps généralement trop court, la promotion de petits leaders locaux qui disposent d’un budget parfois plus important que celui de leur labo et, surtout, le recrutement sans fin de précaires et l’effroyable gâchis de talents que cela entraîne. Comme il faut « avoir une ANR » pour disposer de moyens de travail et enrichir son CV, tout le monde se bouscule au même guichet, avec des taux de succès très faibles, alors que la mise sur pied d’un dossier nécessite un travail d’organisation important et une masse énorme de paperasse. Alors, les chercheurs protestent mais, au lieu de prendre acte de l’impasse où entraîne ce système de financement et d’exiger la création de postes et l’augmentation des budgets récurrents des laboratoires, certains demandent encore plus de crédits pour l’ANR afin de diminuer le taux de refus. C’est notamment la position de nombreux vieux messieurs qui furent jadis chercheurs ou enseignants qui oublient qu’ils doivent leur carrière au système révolu qui garantissait la stabilité de leurs emplois et la pérennité de leurs programmes (14). Mais c’est aussi la seule issue qu’imaginent nombre de jeunes chercheurs titulaires, voire de précaires qui préfèrent un énième « post-doc » à rien, car ils aiment leur métier et savent qu’ils pourraient le faire bien.

Wolf Feuerhahn : C’est le chercheur micro-entrepreneur.

Christian Topalov : Exactement. Il faudrait aussi parler des appels à projets administrés au niveau local, au sein des Labex – les supposés « laboratoires d’excellence » sélectionnés par un autre « jury international » de l’ANR et jamais évalués, si ce n’est par l’agence qui les a créés et ne peut évidemment pas se dédire. Ou, encore, au sein des Idex, où l’on ne peut quand même pas dépenser tout l’argent à entretenir la bureaucratie pléthorique qui se développe au sommet de ces institutions et où l’on rétribue des allégeances encore fragiles par des crédits de recherche en interne. Cette prolifération de petites principautés est profondément malsaine. Devant cette réalité, les vertueuses proclamations de l’agence de moyens sur les conflits d’intérêts sont une mascarade indécente.

Olivier Orain : On est entièrement d’accord.

Christian Topalov : Le quatrième et dernier aspect des réformes que je tiens pour important attaque, lui aussi, les valeurs et les croyances qui furent celles du monde de l’université et de la recherche : les réformateurs veulent nous faire acquérir ce qu’ils appellent « la culture de l’évaluation ». C’est la tâche de l’AERES, créée par le « pacte pour la recherche », reconduite par Fioraso et rebaptisée HCERES pour la protéger des critiques qui l’accablaient. Cette institution-là peut paraître relativement secondaire, parce que ce n’est pas excessif de dire que tout le monde se moque du HCERES. Après une douzaine d’années d’expérience, les gens ont fini par regarder cette agence pour ce qu’elle est : une machinerie bureaucratique qui nous oblige à remplir des questionnaires absurdes et à faire des rapports que personne ne lit et qui, sauf exception, émet des avis sans consistance, sinon celle du vocabulaire de management qui les soutient. Et pourtant, chaque fois qu’elle nous envoie ses « experts », on se plie à tous les exercices qui nous sont demandés. Le responsable d’une formation ou d’un laboratoire ne va pas prendre le risque de ne pas faire ce qu’il faut – y compris la fameuse autoévaluation, qui consiste en substance à faire semblant de se poser des questions qui ne se posent pas. Bien que déconsidérée dans le milieu, la machine à créer de la conformité ne marche pourtant pas trop mal. C’est la force des institutions.

La plus importante fonction de l’AERES-HCERES, c’est de reprogrammer les esprits, d’implanter dans nos cerveaux un nouveau logiciel. Universitaires et chercheurs, nous avons une longue et constante pratique : discuter de science. Nous débattons collectivement des articles reçus par nos comités de rédaction, des propositions de communication à nos colloques, des candidatures à des contrats doctoraux ou à des bourses d’échanges internationaux, des dossiers de ceux qui souhaitent être recrutés dans notre université ou s’agréger à nos unités de recherche. Nous discutons mémoires et thèses dans des jurys. Bref, évaluer collégialement est notre pain quotidien. Au fil de ces travaux, nous construisons, affûtons, renouvelons, transmettons une capacité collective à juger. Cette pratique commune, jointe aux compétences propres au domaine de chacun, permet à la communauté savante de s’auto-gouverner pour tout ce qui touche la science. C’est cette indépendance que l’AERES-HCERES a entrepris de faire oublier. Bien que l’agence de notation prétende qu’elle pratique, elle aussi, l’évaluation par les pairs, celle-ci n’est plus qu’une apparence avec une procédure qui commence par l’imposition d’un « guide de l’expert » ou « référentiel d’évaluation ». Désormais, les consultants en qualité posent les questions, les experts répondent, les bureaucrates de l’agence concluent.

Pour apercevoir cela plus nettement, on peut comparer les méthodes de l’AERES-HCERES à celles du Comité national de la recherche scientifique, qui a pour fonction d’évaluer le travail des chercheurs du CNRS et de classer les candidats à l’entrée. Et qui, jusqu’à ce que l’AERES s’empare de cette tâche, évaluait les unités de recherche du CNRS. On peut penser ce qu’on veut de la façon dont fonctionnent effectivement ses sections, qui ne sont pas toujours irréprochables, on n’a pas encore trouvé mieux pour évaluer sainement la recherche. Une section réunit une vingtaine de collègues, dont deux-tiers d’élus, pendant quatre ans. À chaque mandat, ils discutent de leurs critères et les publient. Pour chaque unité de recherche ou chercheur évalué, deux rapporteurs prennent connaissance du dossier, l’exposent à la section, doivent argumenter leur opinion devant leurs collègues qui, ensuite, arrêtent collectivement le rapport et votent l’avis (15). C’est ce qu’on peut appeler, après Nicolas Dodier, l’évaluation collégiale par jugement (16). Les mêmes principes sont à l’œuvre au CNU et, généralement, dans les conseils scientifiques des universités quand ils font bien leur travail. C’est cette façon de faire qu’a mise à bas l’AERES en s’appropriant le monopole de l’évaluation des formations de recherche. L’agence travaille par expertise : ses comités d’experts sont nommés par des gens eux-mêmes nommés par la direction de l’agence, ils doivent répondre aux questions et obéir aux normes que l’agence leur impose. Convoqués pour une seule mission, ils ont à peine le temps de se réunir au terme de leur visite et n’ont même pas la responsabilité du rapport final car celui-ci est arrêté au terme d’une « réunion de restitution » dirigée par les permanents de l’agence. La communauté est dessaisie de la production de ses normes, qui sont remises entre les mains de professionnels de la « démarche qualité ». Je ne résiste pas à l’envie de vous lire un bref extrait du premier « Manuel qualité » de l’agence, publié en 2010 : « L’AERES applique les références et lignes directrices pour l’assurance qualité dans l’espace européen de l’enseignement supérieur (Standards and Guidelines for Quality Assurance in the European Higher Education Area) adoptées à Bergen en 2005 par les ministres de l’enseignement supérieur des pays membres du processus de Bologne. Dans ce cadre, l’AERES s’engage à : mettre en œuvre un système de management de la qualité, fondé sur l’approche processus et adapté aux finalités de l’action de l’agence dans l’ensemble de sa structure et de ses activités » (17). C’est une autre langue, c’est un autre monde que le nôtre.

Bien entendu, ces gens, faute de lire, adorent compter : si les publications sont comptabilisées, leur contenu est décidément ignoré, tandis que le management des équipes est scruté avec soin. Ajoutez à cela la notation : A+, A, B, C. La notation, c’est fait pour classer et pour exclure. L’AERES-HCERES enrôle ainsi ses « experts » pour mettre en musique la concurrence libre et non faussée qui doit désormais régir ce que nous croyions être un service public. Toutes les agences de notation du monde se ressemblent, à cet égard : les notes de Moody’s et Standard & Poor’s sont performatives. Lorsque celle d’un État ou d’une entreprise est dégradée, le coût de ses emprunts s’élève et ses difficultés s’accroissent. Une agence de notation a toujours raison. C’est cela, la « culture de l’évaluation » qui doit reprogrammer nos esprits.

Une des conditions pour que ça marche, c’est marginaliser le Comité national de la recherche scientifique. Il s’agit de faire oublier que l’on peut évaluer autrement. C’est pourquoi le CoNRS n’est plus censé évaluer les unités de recherche. Et la direction du CNRS contribue à cet affaiblissement d’un contre-pouvoir chaque fois qu’elle balaie d’un revers de main les classements proposés par les sections pour les recrutements : ce n’est pas simplement un prurit autoritaire qui motive la bureaucratie de l’organisme, c’est une politique. Il s’agit de déconsidérer un peu plus une des rares institutions qui résiste encore au dévoiement de l’évaluation par la démarche qualité.

Olivier Orain : Les sections du CNU aussi, peut-être.

Christian Topalov : En effet. Déconsidérer, marginaliser, si possible liquider les deux institutions fondamentales de l’indépendance académique établies en 1945 apparaît donc, de fait, comme un des objectifs essentiels des réformateurs.

Notes

  1. En simplifiant à outrance, disons que la « sociologie des organisations », introduite en France par Michel Crozier, tend à regarder les institutions à diverses échelles comme des entités douées de raison stratégique (ce qu’adorent les cadres de celles-ci et, notamment, les hauts fonctionnaires) ; et que certaines versions extrêmes de l’« interactionnisme » considèrent que les jeux entre acteurs font et défont constamment des institutions considérées comme entièrement plastiques (ce qui présente l’avantage de disqualifier à la fois Foucault et la notion de « pouvoir », et Bourdieu et la notion de « violence symbolique »).
  2. La réunion des ministres de l’Éducation nationale ou de l’ESR qui a lancé les réformes universitaires s’est tenue à Bologne en juin 1999, à l’appel des signataires de la « déclaration de la Sorbonne » de mai 1998 (le Français Claude Allègre, l’Italien Enrico Berlinguer, la Britannique Tessa Blackstone et l’Allemand Jürgen Rüttgers).
  3. Philippe Aghion et Elie Cohen, « Éducation et croissance », rapport au Conseil d’analyse économique, Paris, Documentation française, 20 janvier 2004, p. 108-109.
  4. Règle budgétaire introduite par la Loi organique relative aux lois de finances (Lolf, 2001), qui permet d’utiliser des crédits de personnel à d’autres usages, mais interdit le déplacement inverse. Ainsi le nombre de postes de fonctionnaires peut être diminué, mais en aucun cas augmenté par les autorités qui mettent en œuvre le budget.
  5. Thierry Coulhon, « Bilan et perspectives de l’évaluation de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation : 2015-2025 », Colloque du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES), Université de Paris, 17 et 18 septembre 2019, p. 8, en ligne; Antoine Petit, « La recherche, une arme pour les combats du futur », Les Échos, 26 novembre 2019. Notons que, depuis 2016, l’Agence s’appelle Haut Conseil, audacieuse réforme due au gouvernement socialiste.
  6. Philippe Aghion, « L’excellence universitaire : leçons des expériences internationales », rapport d’étape de la mission Aghion à Mme Valérie Pécresse, ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche, 26 janvier 2010, en ligne.
  7. Un indice en est que plusieurs établissements, et non des moindres (Paris 1, Paris 2, Sciences Po, EHESS, École polytechnique, etc.), sont actuellement hors COMUE ou simplement « associés » à l’une d’elles (montage légalement possible, mais interdit de fait sous le ministère Fioraso) et semblent ne pas s’en porter plus mal.
  8. L’ordonnance du 2 novembre 1945 dispose que les membres des sections du comité national sont nommés par le ministre sur proposition du directeur du CNRS ; l’élection est introduite ensuite : pour la moitié des membres en 1947 et pour les deux-tiers en 1982.
  9. La création de l’AERES en 2007 a privé le CoNRS de la mission d’évaluer les unités de recherche du CNRS ; les travaux préliminaires de 2019 à la Loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR) préparée par le ministère Vidal préconisent la suppression du CNU et donc de l’habilitation nationale à occuper les fonctions de maître de conférences ou de professeur et des promotions accordées par une autre instance que le président d’université.
  10. Voir Bruno Poucet et David Valence (éd.), La Loi Edgar Faure. Réformer l’université après 1968, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016. Voir également Antoine Prost, « 1968 : mort et naissance de l’université française », Vingtième siècle, 23, juillet-septembre 1989, p. 59-70 et le no 26 de la Revue d’histoire des sciences humaines, Les « années 68 » des sciences humaines et sociales.
  11. Ferry, philosophe et pionnier sur le thème, en fit un livre (Luc Ferry et Alain Renaut, La Pensée 68, Paris, Gallimard, 1988), Sarkozy et Pécresse furent plus concis : « Je veux tourner la page de Mai 1968 » (Nicolas Sarkozy, discours de campagne à Bercy, 29 avril 2007 ; Le Monde, 30 avril 2007, https://www.lemonde.fr/societe/article/2007/04/29/nicolas-sarkozy-veut-tourner-la-page-de-mai-1968_903432_3224.html) ; « Je propose aux Français de rompre réellement avec l’esprit, avec les comportements, avec les idées de Mai 68 […] de rompre réellement avec le cynisme de Mai 68 » (id., discours de campagne à Montpellier, 3 mai 2007 ; Le Monde, 4 mai 2007; « D’ici à 2012, j’aurai, je l’espère, réparé les dégâts de Mai 1968, qui avait cassé l’université. Pas seulement au sens propre en éclatant les disciplines dans des établissements séparés, mais aussi en instaurant une gouvernance illisible et en refusant la professionnalisation. » (Valérie Pécresse, entretien, Les Échos, 27 septembre 2010).
  12. Ceux cités plus haut et Nice, Grenoble et Lyon.
  13. Depuis que cet entretien a eu lieu, la nomination de Coulhon à la tête de l’HCERES, fortement contestée par un mouvement organisé d’universitaires et chercheurs, est devenue plus incertaine.
  14. Je vise ici les 180 signataires de la pétition de la « communauté scientifique » (rien moins que ça) demandant au président Macron une belle loi inégalitaire sur la recherche, publiée dans Le Monde du 20 février 2020 . Leur moyenne d’âge est 72 ans (voir « Quelques réponses aux questions fréquemment posées sur la loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR) », Groupe Jean-Pierre Vernant, http://www.groupejeanpierrevernant.info/#FAQLPPR, consulté le 11 juin 2020). Je crois pouvoir dire que cela n’est pas en soi un défaut, mais devient insupportable quand on condamne sans vergogne des cohortes de jeunes chercheurs et chercheuses à une précarité sans fin.
  15. En dépit du monopole attribué par la loi au HCERES, les sections du CoNRS continuent à examiner les dossiers des unités de recherche. Puisqu’« évaluer » leur est interdit, elles le font avec l’objectif de donner un « avis d’opportunité » sur le maintien des unités au sein du CNRS.
  16. Nicolas Dodier, « Penser un régime d’évaluation de la recherche scientifique », intervention lors du débat L’AERES et après ?, Paris, EHESS, 25 mars 2009.
  17. « Manuel Qualité de l’Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur », mars 2010.

Premières publications :

Christian Topalov, « Qui gouverne la science ? Langage et acteurs des politiques de la recherche et de l’enseignement supérieur en France », 
Revue d’histoire des sciences humaines, 36 | 2020, 205-220.
Également disponible en version électronique.

Revue d’histoire des sciences humaines est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution 4.0 International.

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Manifeste des Désert’heureuses

« Nous, Désert’heureuses, refusons de continuer à robotiser, mécaniser, optimiser, informatiser, accélérer, déshumaniser le monde... ». Nous publions ci-dessous le manifeste de ce tout nouveau collectif de jeunes diplômé.es des plus grandes écoles d'ingénieur.es françaises. Il s’agit non seulement de réfléchir à de nouveaux modes de production pour sortir du capitalisme technocratique et productiviste mais aussi d’agir et de faire exploser les remparts que le système de domination des grandes écoles reproduit depuis plus de deux siècles. Une approche militante radicale dont l’IDST ne peut que se réjouir et qui, espérons-le, sera largement suivie.

La Rédaction du blog

Universidad de la Tierra : autonomía, saberes y rebeldías

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Universidad de la Tierra : autonomía, saberes y rebeldías

La idea generalizada que tenemos de la Universidad es la de un lugar en el que estudiar durante un tiempo y acabar consiguiendo un título que certifica el supuesto aprendizaje obtenido. La continua mercantilización de la enseñanza promovida por el sistema capitalista también nos lleva a pensar en la Universidad como un lugar excesivamente caro, al que solo algunos tienen la posibilidad de ingresar y en el que, finalmente, recibes un título que ya no te sirve para trabajar (y que, a veces, tampoco refleja los conocimientos adquiridos). Si pensamos en alguna facultad concreta acabamos pensando en un edificio grande, de hormigón gris, quizás adornado con un césped y formado por las últimas tecnologías (en lo que sea). A veces también pensamos en facultades que se caen a pedazos y aulas masificadas. Esto es exactamente lo que no quería el Doctor Raymundo Sánchez Barraza. El Centro Indígena de Capacitación Integral – Universidad de la Tierra (CIDECI-UniTierra) se plantea como todo lo contrario a esa concepción capitalista del aprendizaje que tan asumida tenemos. Por eso es imposible acercarse al proyecto (hoy realidad tangible) sin que se derrumben los esquemas aprehendidos. No se concibe entender el Sistema Indígena Intercultural de Aprendizaje sin la destrucción de lo establecido. Este proyecto comienza a andar en 1983, sin embargo, no es hasta 1989 que se define como autónomo. En ese año es auspiciado por el obispo de San Cristóbal de las Casas, Samuel Ruiz, conocido por su labor indigenista y de apoyo a los pueblos originarios del Estado de Chiapas. Y por ser obispo de la ciudad durante más de 40 años (hasta que el poder consiguió alejarlo de allí para que dejara de provocar fallas en el sistema). Coordinado en todo momento por Raymundo Sánchez Barraza, quién también regala su vida a la causa indigenista. En 1994 los ideales zapatistas se entroncan con los del CIDECI y no se entiende su filosofía sin ellos. Según su coordinador (quien suelta una carcajada al momento de dirigirnos a él como Rector) la denominación de Universidad es un acto de rebeldía, una respuesta a las burlas del sistema al referirse a ellos y al no considerar la capacitación que allí se recibe como un aprendizaje real. Y es que UniTierra ni es oficial ni busca el reconocimiento oficial, sino el de los pueblos y las comunidades indígenas. Indudablemente, ese ya lo tiene. Entonces “¿por qué no podemos tener el prestigio de las universidades?”, se pregunta Raymundo Sánchez.

Estructura y organización

Niños y niñas venidos de comunidades indígenas, a partir de los 12 años y con independencia de que sepan leer o escribir o de que conozcan el idioma castellano. Este es el perfil de los y las alumnas que ingresan al centro. No hay un número fijo de estudiantes en cada momento, ya que si lo normal es que se tomen cursos de (más o menos) 9 meses, jóvenes van y vienen según su disponibilidad. Pueden tomar 15 días de curso, un mes o varios años. Dependiendo de la distancia entre su comunidad y el centro, quienes allí estudian estarán internos o externos. Esto es, quienes vienen de comunidades más lejanas serán internos y harán uso de los albergues con los que cuenta el centro mientras que quienes residan en comunidades circundantes estarán externos, yendo y viniendo a sus cursos a diario. Así como el número de alumnos es variable en cada momento, lo que si se mantiene es la proporción de hombres y mujeres. Sobresalen los chicos sobre las chicas. En número, claro. También son constantes los y las estudiantes que desconocen el castellano al llegar a sus cursos. Las lenguas que predominan son el tzotsil, el tzeltal y el ch’ol; aunque son muchas más las que se cruzan en los talleres del CIDECI. Los profesores conocen esas lenguas, aunque no siempre hablan a los y las alumnas en su lengua materna, “porque si no nunca aprendemos” como dice uno de los chicos que allí desarrolla su actividad.

Los saberes que se imparten van desde cursos de tortillería y panadería (con los que se abastece el comedor en el que colaboran los y las estudiantes) hasta cursos de herrería, electricidad, carpintería y alfarería. Es gracias a la aplicación de estos aprendizajes que el centro es lo que es hoy en día, ya que ha sido totalmente construido por quienes allí estudian. Igual que la mantención del mismo. Un ejemplo, las cortinas se hacen en el taller de telares, y luego se cosen y preparan para su uso en el taller de corte y confección y luego, en el caso de que queramos que las cortinas lleven algún motivo dibujado este se hará en el taller de pintura. Así cualquier cosa que veamos en el vasto terreno del CIDECI habrá sido construida gracias a los saberes que allí se han transmitido. Todo esto sin dejar a un lado la música, mecanografía o computación, donde además se practica el arte de arreglar con las manos todos los instrumentos necesarios para estas actividades. Junto con estos saberes hay unas cuantas áreas de estudios como son: Derecho Autónomo, Arquitectura Vernácula, Agroecología, Hidrotopografía, Administración de Iniciativas y Proyectos comunitarios, Interculturalidad o Análisis de los Sistemas – Mundo. Al terminar su estancia en la UniTierra, los y las alumnas reciben apoyo en un proyecto para aplicar sus conocimientos en la comunidad de la que provienen. Así se les surte de conocimientos, asistencia y las herramientas necesarias para echar a andar sus ideas en sus comunidades. Unas ideas que luego repercutirán en sus compañeros más cercanos facilitándole o mejorándole sus vidas en comunidad ¿Cómo no considerarla Universidad, cuando quizás sea la más digna de todas?

Instalaciones y autonomía

La autonomía se respira en el aire de la Universidad de la Tierra. En el taller de zapatería se hacen los zapatos para los y las alumnas, el huerto ofrece las verduras que se cocinarán en el comedor, pero también las que sirven de alimento a los animales de la granja (conejos, borregos, ocas, cerdos, gallinas y pavos). Trabajar en el mantenimiento de estas instalaciones es la reciprocidad que ofrecen quienes allí estudian a cambio de la gratuidad lugar. Y a su vez, todo lo producido sirve para abastecer a las personas que allí residen. ¿Y la luz y el agua? Evidentemente, no vienen por parte del gobierno o de alguna institución oficial ya que lo único que se ha recibido por parte de estos ha sido un cruel hostigamiento. La CFE (Comisión Federal de Electricidad) ha merodeado por la zona de manera amenazante en busca de pagos. Eso se supera gracias a la instalación de generadores de electricidad. El agua que abastece a todos y que corre por el sistema de riego que hay instalado proviene de un profundo pozo cavado en sus terrenos. Autonomía total.


NewImageCada jueves los y las estudiantes se reúnen aquí para tratar temas de actualidad, movimientos sociales o problemas que se planteen en sus comunidades.

Lejos de tener carencias, la Universidad de la Tierra se muestra como un paraíso. Las instalaciones y su integración en la naturaleza distan mucho de lo que podemos pensar de esta universidad sin zapatos, como se autodenomina. Además de las decenas de talleres (entendidos como lugar físico), del comedor y de las construcciones que guardan los generadores; son varias las salas para seminarios y aulas que se prestan a otros movimientos sociales. Una colorida capilla se presta a la realización del culto y un enorme auditorio se abre a grandes celebraciones y tiene siempre las puertas abiertas al EZLN, quien celebró en dicho auditorio la Clausura del Primer Festival de las Resistencias y las Rebeldías Contra el Capitalismo este pasado mes de enero.

Filosofía e inspiración

Además de inspirarse en el EZLN y el obispo Samuel Ruiz, este centro por y para indígenas se asienta sobre los principios de Imanuel Wallerstein y de Iván Illich. Del primero agarran su análisis sobre el capitalismo basado en conceptos como Sistema – Mundo. Es de Iván Illich de quien beben sus concepciones acerca de la enseñanza, el aprendizaje y la desescolarización. Se olvidan del tipo de enseñanza impuesto por el capitalismo al que hacíamos referencia al comienzo de este texto y priman el aprendizaje en relación con las personas. Cómo diría Illich en La sociedad desescolarizada:

  • Los profesores de habilidades se hacen escasos por la creencia en el valor de los títulos. La certificación es una manera de manipular el mercado y es concebible sólo para una mente escolarizada. La mayoría de los profesores de artes y oficios son menos diestros, tiene menor inventiva y son menos comunicativos que los mejores artesanos y maestros.
  • La instrucción libre y rutinaria es una blasfemia subversiva para el educador ortodoxo. Ella desliga la adquisición de destrezas de la educación ‘humana’, que la escuela empaca conjuntamente, y fomenta así el aprendizaje sin título o permiso no menos que la enseñanza sin título para fines imprevisibles.

Dos citas muy prácticas para entender la filosofía del CIDECI que se basa en tres principios inquebrantables: “aprender haciendo”, “aprender a aprender” y “aprender a ser más”. Estos principios ejercen de guía principal a la vez que sirven de bola de demolición contra lo ya impuesto en materia de educación por el sistema actual. Una red entretejida por y para los indígenas de la mano del “Doc” Raymundo. “Seguir haciendo, seguir formando sin perder de vista las directrices del EZLN y de los pueblos originarios”. Porque la Universidad de la Tierra es por y para ellos.

Publicado en el blog
https://silviadistopia.wordpress.com/2015/03/05/autonomia-y-aprendizaje-en-cideci-unitierra/,
5 de marzo de 2015.

Para más información sobre los seminarios organizados por la Universidad de la
Tierra consulta las transmisiónes en vivo en el sitio:

http://seminarioscideci.org/
https://www.youtube.com/watch?v=XRzTfaieltA

Vivre, enseigner et apprendre autrement

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Vivre, enseigner et apprendre autrement

Architecte-paysagiste, Christophe Laurens enseigne dans le cadre du diplôme supérieur d’arts appliqués, DSAA Alternatives urbaines, qu’il a cofondé en 2013. Ce master prépare des étudiants aux métiers de l’architecture, du paysage et de la scénographie en se donnant pour ambition de participer activement à l’émergence de nouvelles « alternatives urbaines ». Dans le texte ci-dessous, extrait d’un ouvrage collectif publié en 2018 et intitulé « Notre-Dame-des-Landes ou le métier de vivre », Christophe Laurens nous montre que zad et enseignement supérieur peuvent quelquefois faire bon ménage.

La Rédaction du blog

Il se passe quelque chose de singulier à Notre-Dame-des-Landes, quelque chose qui change la vie ; tel est le sentiment que nous avions à l’automne 2015. Sur place, nous avions aperçu des constellations de cabanes et quelques collectifs d’individus qui avaient ouvert ce bocage atlantique comme des squatteurs ouvrent une maison abandonnée de tous. Fermement décidés à prendre leur vie en main et soudés par l'opposition au projet d’un nouvel aéroport, ils inventaient des manières de vivre inédites, les pieds dans la terre et la tête dans les étoiles. Aux prises avec mille difficultés pratiques et existentielles ils étaient pourtant animés de cette joie vigoureuse, compagne de la vie libre. C’est donc pour essayer de comprendre quel était le moteur de cette joie et de cette liberté que nous avons engagé le Master Alternatives urbaines dans une longue aventure pédagogique, architecturale et éditoriale.

Suite à plusieurs rencontres avec des habitants de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, nous avions proposé d’élaborer des relevés topographiques, architecturaux et paysagers de ce territoire d’environ 1600 hectares pour réaliser un atlas. Nous étions en 2015 et l’idée était de constituer une trace du dispositif spatial singulier de cette expérience avant une éventuelle évacuation/destruction, comme celle déjà tentée par l'État en 2012 avec l’opération César. La violence des forces de l’ordre pour détruire les cabanes et évacuer les habitants lors de cette incursion était encore dans tous les esprits et l’avenir de la zone était très incertain. La date même de ce travail de relevé semblait sans cesse se précipiter tant la menace de l’évacuation était présente.

(…) Nous venions de créer le Master Alternatives urbaines deux ans auparavant avec l’idée d’explorer de manière la plus concrète possible des expériences de vie animées par la convivialité, l’équité sociale, le respect des milieux et la sobriété énergétique. La ZAD était à l’évidence un bon sujet et il y avait alors une vingtaine d'étudiants susceptibles d’être intéressés. Proposition faite, leur réaction fut immédiate, la quasi-totalité d’entre eux étaient emballés à l'idée d’aller sur place pour découvrir cette expérience malgré les doutes et les craintes qu’il fallut désamorcer. Forts de cet enthousiasme nous sommes donc retournés dans le bocage nantais, à l’Université Populaire Anarchiste du Haut Fay, pour élaborer le projet de manière plus précise. Là, les cinq principaux habitants du lieu nous assurèrent de pouvoir nous accueillir avec les étudiants pendant une semaine, ou autrement dit, que nous pourrions partager un peu leur vie, travailler, manger et dormir sur place pour une somme modique ; et par ailleurs ils s’engagèrent à nous faciliter le travail en proposant de nous accompagner à la rencontre des autres habitants de la ZAD pour faire avancer le projet.

Assez vite nous avons abandonné l’idée de l’atlas, trop cartographique et trop exhaustif, en constatant l’existence de plusieurs cartes qui nous semblaient déjà dire l’essentiel concernant la répartition des différents lieux de vie sur ce territoire. En revanche, les cabanes que nous avions vues au détour d’une haie, sur un étang ou au fond d’un jardin, nous intriguaient de plus en plus. Ces constructions édifiées sans architecte ni charpentier nous semblaient merveilleuses ; elles déployaient des écritures poético-pratiques inouïes et suggéraient des manières de vivre totalement inattendues. Excellents indices de la matérialité du monde dans lequel se développaient ces vies bricolées, elles nous semblaient capables de raconter ce qui se passait là-bas. Pour saisir ces situations nous avions quelques compétences en termes de construction, et un outil majeur dans le domaine de l’observation : le dessin d’architecture qui sait dire la structure, le détail et la logique des lieux.

Il fallait maintenant convaincre l’administration du lycée Chérioux qui accueille le Master Alternatives urbaines du bien-fondé d’une telle tentative. Il y eut d’abord des résistances mais avec quelques arguments pédagogiques et un peu d’insistance, la proviseure de l’époque accepta de défendre le projet au Conseil d’Administration de l’établissement.

Nous étions aussi en contact avec Patrick Bouchain pour d’autres raisons et lorsque nous avons évoqué cette aventure pédagogique hors les murs il fut immédiatement convaincu de son utilité et proposa d’en faire un livre pour la collection de L’impensé qu’il dirigeait alors chez Actes Sud. 

C’est aussi à cette période que le hasard nous faisait rencontrer Cyrille Weiner, très intéressé par notre travail sur la ZAD. Photographe, Cyrille Wiener est l’auteur de la plupart des images publiées des projets de l’agence Construire (de Patrick Bouchain et Loïc Julienne), mais surtout, il développe une œuvre photographique plus personnelle qui tente de saisir la légèreté et la fragilité avec lesquelles s’installent certaines communautés humaines dans les paysages. 

La proposition d'édition et l’intérêt d’un photographe professionnel aida sans doute à convaincre la proviseure et l’ensemble du Conseil d’Administration du sérieux de nos intentions. Il faut dire qu’au regard des informations assez menaçantes concernant l’évacuation de la ZAD dont nous disposions à l’époque l’engagement des responsabilités des uns et des autres n'était pas simple. Nous étions tout de même au cœur d’une Éducation Nationale peu habituée à envoyer ses enseignants et ses étudiants sur les fronts de ce qu’il fallait bien appeler une occupation illégale, voire une contestation du rôle de l’État. Nous avons donc rédigé une proposition de voyage d’étude à l’intention du Conseil d’Administration du lycée Chérioux sobrement intitulée « Leçons architecturales et anthropologiques d’une expérience vernaculaire contemporaine ». Nous y expliquions nos intentions soutenues par quelques indispensables béquilles méthodologiques et la définition du mot vernaculaire issue de l’encyclopédie Larousse de 1973. Bref, tout cela avait l’air sérieux et chacun prit ses responsabilités. Nous venions d’obtenir l’autorisation administrative de l’Éducation Nationale de partir une semaine sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes avec une vingtaine d'étudiants ; ce n'était pas rien.

Pendant quelques semaines encore nous avons affiné ce projet avec toutes les personnes concernées en nous détachant petit-à-petit de la seule intention patrimoniale pour tenter de comprendre plus précisément ce que nous voulions saisir dans cette expérience de vie alternative. Le dessin d’architecture sert habituellement à anticiper et à optimiser la construction d’un édifice, ici tout était déjà construit et finalisé, rien ni personne n’appelait le travail d'une équipe d'architectes ; on peut même dire que tout le monde s’en méfiait !

Il ne s’agissait donc pas de faire des relevés pour ensuite faire des projets mais plutôt d’élargir le champ de la pratique architecturale à l’observation et à la description de situations librement construites. Sur place nous avions été interpellés par la forte présence des habitants-constructeurs dans l’ensemble des éléments matériels de leurs cabanes et par la très grande porosité qu’ils entretenaient entre intérieurs et extérieurs. Pour rendre compte de ces situations il fallait donc parvenir à dessiner la structure des constructions, leurs textures, mais également leurs alentours, les haies, les arbres, la boue, les liens/chemins, et tous les objets dont elles étaient peuplées pour essayer de montrer comment chaque ensemble de cabanes avait composé avec son milieu. En fait, nulle part nous n’avions à faire à une simple et compacte habitation, partout les cabanes se déployaient en de petites constellations de lieux individuels liés à un jardin et à un lieu commun pour partager les repas. Bien souvent, l’un et l’autre, c’est-à-dire le commun et l’individuel, étaient éloignés de quelques dizaines de mètres et la campagne surgissait entre eux. Il suffisait alors d’un arbre ou deux, d’une bourrasque de pluie ou d’un ciel étoilé pour tenir une juste distance entre chacun des membres de ces collectifs et faire entrer un peu de « nature » au cœur même de leurs dispositifs d’habitation. Ici, comme souvent, les lieux parlaient de la vie sociale et offraient une image assez claire de cette manière inhabituelle de tisser subtilement intérieurs et extérieurs, intimités et communs.

(…) En mars 2016, nous sommes donc partis passer une semaine sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes avec une vingtaine d’étudiants et une idée simple : décrire cette expérience à partir des lieux qui la composent et des pratiques qu’ils soutiennent. Il s'agissait en quelque sorte d'essayer de saisir l’écologie habitante de ce territoire par la matérialité de ses constructions.

(…) Évidemment, rien ne se passa comme prévu. À la première réunion organisée dans une grange de la Wardine où nous avions convié tous les habitants de la ZAD, et plus particulièrement ceux rencontrés au préalable qui s’étaient dit prêts à participer à notre travail, il n’y avait personne.

(…) Nous avons donc dû composer sur place avec le temps, la disponibilité de chacun et le hasard des rencontres malgré tout le travail d’anticipation et de repérage que nous avions effectué au préalable avec l’aide des amis de l’Université Populaire Anarchiste du Haut Fay. Finalement, ces modalités d’improvisation imposées par la ZAD nous semblaient appartenir à l’esprit du lieu et ne compromettaient en rien notre projet. Les différents sites auxquels nous avons eu accès ou pas constituent tous ensemble une assez bonne image de la diplomatie locale, de quelques règles de politesse élémentaires et de nos disponibilités réciproques ; il était impossible pour nous de rester plus longtemps que prévu avec les étudiants.

À ce moment-là, Cyrille Weiner était à l’étranger et n’avait pas pu se joindre à nous, mais compte tenu de la légitime méfiance de la plupart des habitant.e.s de la ZAD vis-à-vis des photos, son absence pendant cette semaine de relevés nous a sans doute facilité la tâche. Ce n’est finalement qu’au mois de novembre, avec une lumière blanche et diffuse de fin d’automne, que nous sommes allés avec Cyrille à Notre-Dame-des-Landes pour faire à nouveau la tournée des cabanes et tenter de les saisir par le regard. Toutes les photographies du livre « Notre Dame des Landes ou le métier de vivre » ont été réalisées en un seul mouvement par Cyrille Weiner, durant les quelques jours de traverse dans le bocage nantais.

De notre côté, nous étions donc rentrés à Paris avec notre récolte hétérogène de discussions, de dessins, de mesures et de sentiments qu’il fallait bien traduire et ordonner pour fabriquer un livre. Nous avons donc commencé à mettre les relevés au propre, à créer les fameuses bibliothèques d’objets et de textures, à voir précisément combien de lieux de vie nous allions finalement pouvoir retenir pour la publication, comment retranscrire les histoires que nous avaient confiées les habitants-constructeurs et toutes les questions habituelles qui accompagnent la finalisation d'un travail d’édition. Les étudiants se débattaient avec les brouillons, les mesures et les notes prises sur le vif pour tenter de retrouver des cohérences. Jusqu’à ce que surgisse une nouvelle complication : Patrick Bouchain nous annonça que sa collection s’arrêtait et qu’il nous fallait donc trouver un nouvel éditeur !

Benoît Santiard, l’un des graphistes de Building Paris, avec qui nous travaillons régulièrement dans le cadre de nos activités pédagogiques, était en train de finaliser un livre pour les éditions Loco. Nous avions déjà parlé avec lui du travail sur les cabanes de Notre-Dame-des-Landes en espérant qu’il puisse nous rejoindre sur ce projet. Nous sommes donc allés voir Éric Cèze et Anne Sweibaum des éditions Loco qui se sont montré tout de suite enthousiastes ; cette fois l’équipe était au complet et nous avions gagné la participation rapprochée d'un graphiste.

Nous avons donc remis l’ouvrage sur le métier, réinterrogé le format, le choix des papiers, de la mise en page, bref, nous avons repris l’économie générale du projet. Après une campagne de financement active, le livre put voir le jour.

(…) Ce livre est donc le résultat d'une longue aventure, il est l’actualisation d'un cheminement au cours duquel nous avons tenté de tresser pédagogie, architecture et édition. Mais au-delà de cette expérience nous espérons surtout que les dessins, les textes et les photographies réunies ici sauront dire la qualité de présence que nous avons rencontré sur la ZAD ; une présence habitante concentrée sur le métier de vivre et les actes essentiels que cela réclame. Ce sont précisément les gestes simples dont sont faits les jardins, les cabanes et la vie quotidienne qui se déploient ici entre les haies que nous avons essayer de traduire avec nos outils. L’art d’habiter la surface de la Terre dont l’architecture fait son métier pourrait aussi se dire l’art de composer délicatement avec les autres et avec les milieux, et l’on comprendra facilement avec les exemples présentés dans ce livre que cela n’a rien à voir avec l’art du monument. Si toutes ces constructions semblent bricolées et peu savantes elles répondent toutes avec une certaine efficacité aux nécessités qu’elles se sont fixées. S’installer correctement sur un site en fonction de la topographie, des accès, de la lumière, des jardins, des arbres.... se protéger de la pluie, du froid, du soleil et des regards, pouvoir faire à manger, lire tranquillement, discuter, faire la fête ou se retirer, dormir, faire sa toilette, contempler le paysage..., rien de cela ne manque à ces étranges bricolages et ne parlons pas du bilan écologique qui ferait pâlir le plus performant des écoquartiers. Ainsi s’inventent simplement dans le bocage de Notre-Dame-des-Landes d’autres manières de vivre qui se tissent loin des centres commerciaux et des aéroports, avec d’étranges maisons, de grands jardins potagers et des relations au monde réinventées. 

Nous voilà aujourd'hui au bout de notre aventure éditoriale mais celle de la ZAD de Notre-Dames-des-Landes ne fait que recommencer. Au mois de janvier 2018, le gouvernement français a renoncé officiellement à la construction d’un nouvel aéroport sur ce site, ouvrant ainsi la possibilité d’ancrer cette expérience de vie décroissante dans la durée. Mais en avril et mai 2018, ce même gouvernement a envoyé 2 500 gendarmes lourdement équipés pour détruire une trentaine de cabanes.

Le Phare, la Cabane sur l’Eau et la Noue Non Plus dont vous trouverez les dessins à la fin de ce livre en font partie. Pendant un mois et demi cette opération de destruction a plongé la ZAD dans une ambiance de guerre avec véhicules blindés, drones, grenades lacrymogènes, grenades assourdissantes, hélicoptères survolant les lieux jour et nuit pour réveiller/épuiser les habitants, bulldozers, camions pour évacuer les matériaux, occupation du territoire et contrôle de tous les accès. À l’heure actuelle, été 2018, il reste cependant l’essentiel des implantations en dur de la ZAD et cette nouvelle opération ne semble pas avoir entamé la volonté commune des habitants de ce territoire d’installer ici et pour longtemps d’autres manières de vivre, plus libres, plus solidaires, plus délicatement négociées avec les milieux, plus sobres en terme de consommation énergétique ou autrement dit plus responsables et plus heureuses. 

Nul ne sait pour l’instant ce qui adviendra de ce territoire, mais il pourrait devenir un exemple de composition politique située dont le monde a bien besoin. 

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Extrait de « Le métier de vivre »
Notre Dame des Landes ou le métier de vivre, éditions Loco, octobre 2018.